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Le maître ignorant, ou l’Afrique sommée d’attendre qu’on pense pour elle

Note de lecture sur Jacques Rancière
Quand l’Afrique reçoit ses politiques éducatives, elle reçoit aussi un présupposé qu’on ne nomme jamais : ses enfants, ses enseignants et ses communautés ne sauraient comprendre seuls. C’est exactement ce présupposé que Jacques Rancière a démonté dans Le Maître ignorant, paru en 1987, et c’est pourquoi ce livre vieux de près de quarante ans en dit plus long sur nos systèmes scolaires que la plupart des diagnostics actuels. Sa thèse tient en une phrase qui dérange : toutes les intelligences sont égales. Pas égales un jour, au terme du pro-grès. Egales maintenant, par principe, avant toute preuve.

Tout part d’une scène. En 1818, à Louvain, Joseph Jacotot doit enseigner à des étudiants flamands dont il ignore la langue, tandis qu’eux ne parlent pas le français. Il leur met entre les mains une édition bilingue de Télémaque et leur demande d’observer, de comparer, de retenir, de restituer. Aucune explication. Les étudiants apprennent pourtant à lire et à écrire en français. Jacotot en tire une conclusion qui ruine sa propre profession : l’explication n’est pas la condition de l’apprentissage. On peut enseigner ce qu’on ignore, pourvu qu’on exige de l’autre un vrai travail de l’intelligence.

L’adversaire que vise Rancière porte un nom : le système explicateur. Dans ce régime, le maître est celui qui sait, et qui comble par l’explication la distance entre son savoir et l’ignorance de l’élève. Plus la distance paraît grande, plus son autorité semble fondée. Or, l’explication ne fait pas qu’instruire. Elle apprend à l’élève quelque chose de bien plus durable que les contenus : elle lui apprend qu’il ne peut pas comprendre sans un médiateur plus savant que lui. Rancière appelle cela l’abrutissement. Le mot est rude, il est juste. Le secours se révèle un mécanisme de subordination.

Le maître ignorant n’est ni un incompétent ni un adepte du laisser-faire. Il fonde son autorité non sur une inégalité d’intelligence, mais sur une exigence adressée à un sujet qu’il tient pour capable. Sa question n’est pas

«voici ce qu’il faut comprendre». Elle est : qu’as-tu vu, qu’as-tu compris, comment le montres-tu, par quoi le soutiens-tu ? Enseigner cesse d’être un transfert de contenu pour devenir une discipline de l’attention. Le maître ne supprime ni la transmission ni la culture. Il leur retire seule-ment leur fondement humiliant, le soupçon d’incapacité jeté sur celui qui apprend.

Ce qui se joue ici déborde l’école et touche au politique. Répartir les intelligences en supérieures et inférieures, c’est répartir les rôles

: à certains de penser, diriger, interpréter ; aux autres d’exécuter, croire, suivre. L’émancipation intellectuelle ne se reçoit donc pas d’en haut, comme une faveur d’institution bienveillante. Elle se prend. Une institution peut instruire, financer, certifier. Emanciper à la place du sujet, jamais. C’est cette ligne que Rancière tient contre toutes les démocratisations qui reconduisent la tutelle des experts au nom même du progrès.

Reste à mesurer ce que cette
grille révèle de l’Afrique. Et là, les chiffres font mal. En Afrique sub-saharienne, près de neuf enfants de dix ans sur dix sont incapables de lire et de comprendre un texte simple, contre 57% en moyenne dans les pays à revenu faible et intermédiaire avant la pandémie. Voilà le constat brut sur lequel s’empilent les réformes. Or, la plupart raisonnent à partir du manque : manque de niveau, manque de méthode, manque de compétences fondamentales chez l’élève ; déficit à «renforcer» chez l’enseignant ; adhésion à obtenir des communautés, autour de modèles définis ailleurs. Le vocabulaire du développement éducatif rejoue le système explicateur à l’échelle d’un continent.

Prenons la langue, puisque c’est là que la machine explicatrice se voit à l’œil nu. Environ huit

enfants africains sur dix commencent l’école dans une langue qu’ils ne parlent pas chez eux. Un enfant scolarisé dans une langue qu’il maîtrise a 30% de chances de plus de savoir lire à la fin du primaire. On a donc, dès la première classe, organisé l’échec d’une majorité, puis on a interprété cet échec comme la preuve d’une intelligence déficiente. La boucle est parfaite : on crée l’incapacité, on la constate, on en déduit qu’il faut expliquer davantage. Rancière aurait reconnu là son objet, à ciel ouvert.

Partir de l’égalité des intelligences renverse la table. Pour l’élève, cela veut dire que les langues africaines, les savoirs ordinaires et les pratiques sociales sont déjà des mises au travail de la pensée, et non des obstacles à effacer. Pour l’enseignant, cela veut dire être tenu pour un praticien qui invente, interprète et juge, plutôt que pour l’exécutant d’un script conçu loin de sa classe. Pour la décision publique, cela veut dire des programmes et évaluations qui récompensent l’enquête et l’argumentation au lieu de la restitution d’un sens déjà mâché.

Il y a là un enjeu de géographie du savoir. Tant que l’Afrique reste pensée comme terrain d’application de normes produites ailleurs, elle occupe la place de l’élève dans le système explicateur, sommée d’attendre qu’on pense pour elle. Le jour où elle se conçoit comme lieu de production de formes pédagogiques propres, elle change de statut dans la relation. Elle cesse d’être expliquée. Elle se met à enseigner, y compris à ceux qui prétendaient l’instruire.

Faut-il pour autant transformer Rancière en programme ? C’est la tentation, et c’est l’erreur. Le livre ne livre aucune recette, et ceux qui voudraient en extraire une feuille de route trahiraient sa logique au moment précis où ils croiraient l’appliquer. Sa force est ailleurs, dans un tranchant : aucune réforme éducative n’est neutre, chacune décide en silence qui a le droit de penser. Une poli-tique qui présuppose l’incapacité la produira, quels que soient ses moyens. Une politique qui pré-suppose la capacité devra ensuite créer les conditions où cette capacité se vérifie, et c’est un tout autre travail.

L’Afrique n’a pas un déficit d’intelligence à combler. Elle a une présomption d’incapacité à lever, et cette présomption coûte plus cher que tous les manques qu’on lui prête. Le maître ignorant ne dit rien d’autre : on n’émancipe pas une intelligence en lui prouvant d’abord qu’elle en est une. On commence par le croire, et le reste devient possible.

Dr Chérif Salif SY