Le testament de Me Mbaye-Jacques Diop : un dernier voyage entre Rufisque, l’histoire et la mémoire
Dans un texte d’une rare intensité, Me Mbaye-Jacques Diop raconte, comme s’il assistait depuis l’au-delà à ses propres funérailles, les dernières heures de sa vie et son ultime voyage de Yenne à Rufisque. Entre souvenirs d’enfance, engagement politique, hommage aux grandes figures de l’histoire et messages adressés à la jeunesse, l’ancien parlementaire livre un véritable testament consacré au Sénégal, à la connaissance, au courage et à la dignité.
Le récit commence à Yenne, le 11 septembre 2016. L’auteur situe précisément l’heure de sa mort : 13 h 05. Entouré depuis plusieurs semaines par sa famille, ses collaborateurs et une équipe médicale, il dit accueillir la fin avec sérénité et gratitude envers Dieu.
La date revêt pour lui une dimension particulière puisqu’elle correspond au jour d’Arafat, veille de la Tabaski. Il y voit un symbole fort et une « belle sortie », avant de replonger dans les 82 années d’une existence marquée, selon ses propres mots, par les combats, les sacrifices, les privations, mais aussi la résilience, les victoires et les moments de bonheur.
Dans sa maison située à l’extrémité de Yenne, il rend un hommage appuyé aux médecins qui l’ont accompagné durant ses dernières années. De Paris à Dakar, il dit avoir découvert ou redécouvert l’expertise de nombreux praticiens sénégalais. Il formule alors un souhait : que les pouvoirs publics accordent davantage de moyens au secteur de la santé afin de permettre aux professionnels de répondre aux défis qui se posent au pays.
De Yenne à Dakar, un dernier regard sur une vie de combats
Le récit prend ensuite la forme d’un voyage à travers les lieux et les souvenirs qui ont façonné son existence. Son fils Pape Madické arrive à Yenne avant que la dépouille ne soit transférée vers l’hôpital Principal. À cet instant, Me Mbaye-Jacques Diop porte un regard particulier sur son fils, mais aussi sur la bibliothèque qui jouxte sa chambre.
Cette bibliothèque, remplie de milliers d’ouvrages, devient le symbole de toute une vie consacrée à la lecture, à la culture et à l’engagement. Il y évoque les philosophes, écrivains, penseurs et hommes politiques qui ont nourri sa réflexion : Aristote, Platon, Sénèque, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Victor Hugo, Marx, Jaurès, Sartre, Camus, Simone de Beauvoir, Malraux ou encore de Gaulle.
Mais son panthéon intellectuel ne s’arrête pas à l’Occident. Il cite également Léopold Sédar Senghor, qu’il présente comme son maître, ainsi que Cheikh Anta Diop. Son regard se tourne ensuite vers les grandes luttes historiques contre l’oppression et pour la liberté, de Gandhi à Nelson Mandela, en passant par Ho Chi Minh, Nasser, Lumumba et Nkrumah.
Sa passion pour les livres, explique-t-il, remonte à mai 1951, lorsqu’il avait été chargé par le maire de Rufisque de l’époque, Maurice Guèye, de mettre en place la bibliothèque municipale. Cette expérience allait contribuer à renforcer chez lui la conviction que la connaissance constitue un puissant instrument d’émancipation.
Alors que le cortège quitte Yenne pour Dakar, le défunt observe symboliquement les réactions suscitées par sa disparition. Les témoignages affluent de Rufisque, Dakar et d’autres régions du Sénégal, mais également de plusieurs villes étrangères. Il y voit l’expression d’une communauté de destin et d’une certaine conception du Sénégal et de l’Afrique, fondée sur la fraternité, la solidarité et l’espérance.
Sococim, Rufisque et les souvenirs d’une génération
Le trajet vers Dakar fait également ressurgir un épisode important de sa jeunesse : son passage à la Sococim. C’est dans cette entreprise qu’il avait décroché son premier emploi, en 1948, comme aide-laborantin, alors qu’il attendait les résultats de son examen d’entrée en sixième.
Pour lui, Sococim, Bata, Icotaf et Valdafrique appartiennent à l’histoire économique et sociale de Rufisque. Ces entreprises ont contribué à donner du travail et une certaine stabilité à plusieurs générations d’habitants. Son attachement à la ville explique également son combat, mené durant plusieurs années, autour de la « rufisquosité » de Sococim et de la question de la contribution de l’entreprise aux ressources municipales.
À Dakar, un autre souvenir majeur s’impose : celui du 26 août 1958 et de la visite du général de Gaulle. Ce moment historique lui permet de saluer toute une génération de dirigeants et de militants qui ont contribué à forger les consciences politiques sénégalaises : Blaise Diagne, Senghor, Mamadou Dia, Lamine Guèye, Abdoulaye Ly, Rose Basse, Valdiodio Ndiaye, Alioune Badara Mbengue et Assane Seck.
Il rend particulièrement hommage aux « porteurs de pancartes », auxquels il attribue une responsabilité essentielle : transmettre cette histoire aux générations futures et faire vivre l’héritage de liberté et de dignité qu’ils ont incarné.
Un dernier hommage à Rufisque
Après son passage à l’hôpital Principal, le récit revient au jour de la levée du corps, le 12 septembre, jour de Tabaski. La foule est nombreuse. Famille, amis, compagnons de lutte, responsables politiques, autorités religieuses et personnalités publiques se retrouvent pour lui rendre hommage.
Me Mbaye-Jacques Diop évoque alors avec émotion les différents intervenants et les liens personnels qui l’unissaient à chacun d’eux. Il retient surtout la sincérité de l’émotion et le sentiment que son existence n’a pas été vaine.
Le cortège prend ensuite la direction de Rufisque, la ville où il est né le 15 janvier 1934 et à laquelle il associe l’essentiel de son parcours. Il rappelle son enfance, son entrée à l’école en 1942 et le rôle déterminant de l’école publique dans son ascension sociale et intellectuelle.
L’école occupe d’ailleurs une place particulière dans son testament. Il la décrit comme un espace d’égalité des chances, capable de permettre aux enfants, quelles que soient leurs conditions sociales, de construire leur avenir. Il rend hommage à ses instituteurs et insiste sur la nécessité de préserver cette mission émancipatrice de l’école.
À Rufisque, la foule devient immense. Des milliers de personnes accompagnent le défunt jusqu’à la mosquée de Mérina, avant que de jeunes Rufisquois ne demandent à porter la dépouille sur leurs épaules jusqu’au cimetière de Thiawlène.
Ce dernier parcours à travers Mérina et Thiawlène prend une dimension hautement symbolique. Il revient ainsi, une dernière fois, dans les rues de son enfance, accompagné par les chants et les prières de ceux qui l’ont connu ou simplement voulu saluer sa mémoire.
Avant de conclure, son message s’adresse directement aux femmes et surtout aux jeunes. Aux premières, il rend hommage pour leur sacrifice, leur loyauté et leur engagement. Aux seconds, il demande de ne jamais céder à la peur et de faire preuve d’audace, de patience et de courage.
Son ultime leçon est celle d’un homme qui aura placé le combat, la connaissance et l’engagement au cœur de son existence. Un testament qui dépasse ainsi la seule trajectoire personnelle de Me Mbaye-Jacques Diop pour devenir une réflexion sur la transmission, la responsabilité citoyenne et l’avenir du Sénégal.
Sunuker News Desk
























































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