Monsieur le Premier ministre,
J’ai écouté avec attention votre Déclaration de politique générale et, comme beaucoup de Sénégalais, j’ai entendu vos mots sur l’Etat de Droit, la bonne gouvernance, la transparence, la restauration de la confiance et la nécessité de redresser notre économie ; mais au-delà des discours, des grandes orientations et des engagements que vous avez pris devant la Représentation nationale, permettez-moi, en tant qu’actrice de la Société civile, de vous poser une question qui peut paraître simple mais qui, à mon sens, est fondamentale : comment voulez-vous que le Peuple croie encore aux promesses de transparence si, dans les faits, il peine toujours à accéder aux informations qui lui permettent de comprendre comment son argent est dépensé et comment ses ressources sont gérées ?

Parce qu’aujourd’hui, Monsieur le Premier ministre, soyons honnêtes avec nous-mêmes : le Sénégal est économiquement éprouvé, les ménages souffrent, les jeunes cherchent désespérément des perspectives, le chômage et la précarité gagnent du terrain, nos finances publiques sont sous pression et la confiance entre les citoyens et les institutions est profondément fragilisée.

Dans une telle situation, nous ne pouvons pas nous contenter de demander aux Sénégalais de faire des sacrifices ; nous devons également leur garantir que chaque franc public est utilisé avec rigueur, que chaque dépense est justifiée, que chaque contrat est contrôlable et que chaque responsable public accepte de rendre compte.

C’est cela, pour moi, l’Etat de Droit.
L’Etat de Droit, ce n’est pas seulement le respect des textes lorsqu’ils nous arrangent ; c’est l’acceptation par tous, y compris par ceux qui gouvernent, d’être soumis aux mêmes règles, aux mêmes obligations de justification et aux mêmes mécanismes de contrôle.

Et puisque vous avez beaucoup insisté sur ces principes dans votre Dpg, permettez-moi de vous interpeller directement.

Monsieur le Premier ministre, parlons d’abord de cet avion.
Depuis plusieurs jours, les Sénégalais entendent parler de l’acquisition de l’avion, et les déclarations publiques de l’honorable député Abdoul Mbow, notamment sur la question de savoir s’il s’agit d’un appareil de «septième main» ou, selon les termes rapportés dans le débat public, d’un avion ayant déjà connu plusieurs propriétaires, ont naturellement suscité des interrogations.

Nous ne sommes pas ici pour alimenter une polémique politicienne autour d’un avion ; nous sommes ici parce qu’il s’agit d’argent public.

Lorsqu’un Etat engage des ressources qui appartiennent aux contribuables sénégalais pour acquérir un appareil aussi important, les citoyens ont parfaitement le droit de savoir ce qu’ils ont acheté, combien ils l’ont payé, auprès de qui, dans quelles conditions et selon quelle procédure.

Nous voulons donc que le gouvernement nous dise clairement : quel est le prix réel d’acquisition de cet avion ? Qui en était le propriétaire avant l’Etat du Sénégal ? Quelle société a servi d’intermédiaire ? Quelle procédure a été utilisée pour son acquisition ? Une expertise indépendante de l’appareil a-t-elle été réalisée ? Quel était son état technique ? Quelle est sa durée de vie restante ? Et surtout, quel est le coût total de l’opération pour le contribuable sénégalais, en intégrant l’acquisition, la maintenance, l’assurance, l’exploitation et les éventuels travaux de mise aux normes ?

Ce ne sont pas des questions déplacées.
Ce sont des questions de transparence.

Et si tout a été fait dans les règles, alors nous ne devrions avoir aucune difficulté à obtenir des réponses précises.

Parce que, Monsieur le Premier ministre, la transparence n’a jamais tué un gouvernement.

Mais l’avion n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
Vous avez parlé de transparence ; permettez-moi donc de parler des institutions qui sont justement chargées de permettre au citoyen de contrôler l’action publique.

La Cour des comptes n’est pas un simple décor institutionnel.

L’Inspection générale d’Etat n’est pas une institution destinée à produire des documents qui restent enfermés dans des tiroirs.

Ces institutions sont indispensables à notre démocratie parce qu’elles permettent de savoir ce qui se passe avec l’argent du contribuable.

Et nous, Société civile, avons besoin de ces rapports pour faire notre travail.

Comment voulez-vous que nous analysions sérieusement les finances publiques, que nous interrogions les choix budgétaires du gouvernement, que nous alertions sur les risques de mauvaise gestion ou que nous formulions des propositions crédibles si nous n’avons pas accès à l’ensemble des informations produites par les institutions de contrôle ?

  1. le Premier ministre, la Société civile n’est pas une décoration démocratique.

Elle n’est pas là pour applaudir le gouvernement.
Elle est là pour questionner le gouvernement.
Elle est là pour demander des comptes.

Elle est là pour défendre les citoyens, y compris lorsque cela dérange ceux qui gouvernent.

Et c’est justement sur cette question que votre discours sur la transparence doit être confronté à la réalité.

Le Code de transparence dans la gestion des finances publiques de l’Uemoa, notamment à travers la Directive n°01/2009/CM/Uemoa, impose aux Etats membres de renforcer l’information financière, la transparence et la reddition des comptes publics.

Notre pays s’est engagé dans cette voie.
Alors pourquoi faudrait-il que le citoyen sénégalais se contente de discours lorsqu’il existe des obligations précises de transparence et de reddition des comptes ?
Nous ne demandons pas des privilèges. Nous demandons l’application des règles.

Et lorsque nous demandons la publication des rapports des institutions de contrôle, ce n’est pas parce que nous avons une curiosité particulière pour les documents administratifs ; c’est parce que derrière chaque chiffre inscrit dans un rapport, il y a l’argent d’un Sénégalais.

Derrière chaque milliard dépensé, il y a peut-être une école qui n’a pas été construite.

Derrière chaque marché mal exécuté, il y a peut-être un poste de santé qui manque dans une commune.

Derrière chaque dépense injustifiée, il y a peut-être une famille qui continue à vivre dans la précarité.

Voilà pourquoi la transparence n’est pas une affaire de technocrates : elle concerne directement la vie quotidienne des Sénégalais.
Monsieur le Premier ministre, parlons maintenant de nos hydrocarbures.

Vous avez sollicité la Société civile pour qu’elle vous accompagne et vous épaule dans les réflexions et les plaidoyers autour du pétrole et du gaz, et nous sommes disposés à jouer pleinement notre rôle parce que nous savons que le Sénégal est désormais entré dans une nouvelle étape de son histoire économique pour se redresser.

Mais permettez-moi de vous dire quelque chose avec beaucoup de franchise : nous ne pouvons pas demander à la Société civile de défendre les intérêts du Sénégal face aux multinationales si, au même moment, nous ne lui donnons pas accès à toutes les informations nécessaires pour comprendre ce qui se passe réellement avec nos ressources.

Le pétrole et le gaz ne sont pas la propriété d’un gouvernement.
Ils ne sont pas la propriété d’un parti politique.
Ils ne sont pas la propriété d’une génération.
Ils appartiennent au Peuple sénégalais.
Et c’est précisément pour cette raison que la transparence doit être absolue.
La question des recettes issues des hydrocarbures, de leur traçabilité et de la constitution effective des fonds prévus par la loi doit pouvoir être expliquée au citoyen avec des chiffres, des documents et des mécanismes de contrôle accessibles.
La loi n°2022-09 du 19 avril 2022 relative à la répartition et à l’encadrement de la gestion des recettes issues de l’exploitation des hydrocarbures a posé un cadre précis pour la gestion de ces revenus.
Alors, Monsieur le Premier ministre, nous voulons savoir où va chaque franc généré par notre pétrole et notre gaz.

Nous voulons savoir ce qui revient au budget de l’Etat.
Nous voulons savoir ce qui est affecté au Fonds de stabilisation.
Nous voulons savoir ce qui est destiné au Fonds intergénérationnel.
Nous voulons savoir comment ces fonds sont comptabilisés, où ils sont placés, qui les contrôle et comment le citoyen peut vérifier que les mécanismes prévus par la loi sont effectivement appliqués.
Parce que ce que nous sommes en train de construire aujourd’hui déterminera la vie de générations de Sénégalais qui ne sont même pas encore nés.

Nous n’avons donc pas le droit de reproduire, avec le pétrole et le gaz, les erreurs que nous avons commises avec d’autres ressources.
Monsieur le Premier ministre, la Société civile a besoin de vérité, pas de faveur.
Nous ne vous demandons pas de nous faire confiance aveuglément.
Nous ne vous demandons même pas de partager toutes nos positions.

Nous vous demandons simplement de nous permettre de travailler.
Donnez-nous les rapports.
Donnez-nous les contrats lorsque leur publication est prévue par les règles applicables.
Donnez-nous les chiffres.

Donnez-nous les informations.
Laissez les organes de contrôle jouer pleinement leur rôle.

Et surtout, ne transformez pas la transparence en slogan de gouvernement.

Parce que le Sénégal n’a plus le temps pour les slogans.

Le Sénégal a besoin de résultats.

Le Sénégal a besoin d’une Justice indépendante, d’organes de contrôle efficaces et d’une Administration qui rend des comptes.
Et surtout, le Sénégal a besoin de savoir où va son argent.
Monsieur le Premier ministre, vous avez parlé d’Etat de Droit dans votre Dpg ; nous vous demandons maintenant de le faire vivre.
Vous avez parlé de transparence ; nous vous demandons maintenant de nous la démontrer.

Vous avez parlé de bonne gouvernance ; nous vous demandons maintenant de l’appliquer.
Vous avez appelé la Société civile à vos côtés ; nous vous répondons que nous serons à vos côtés pour défendre le Sénégal, mais jamais pour fermer les yeux sur ce qui doit être dénoncé.

Parce que notre loyauté ne va pas à un gouvernement.
Notre loyauté va au Peuple sénégalais.

Et lorsque l’économie est à terre, lorsque les citoyens doutent, lorsque les ressources naturelles commencent à générer des milliards et que la dette pèse lourdement sur l’avenir du pays, le seul chemin raisonnable est celui de la vérité, de la transparence, de la responsabilité et du respect strict des règles de Droit.
Monsieur le Premier ministre, ne nous demandez plus simplement de croire.
Donnez-nous les moyens de vérifier.
Car une démocratie véritable ne se construit pas avec des citoyens qui applaudissent.
Elle se construit avec des citoyens qui savent, qui questionnent et qui peuvent demander des comptes.

Et c’est précisément cela, la Société civile que nous voulons être.

Une Société civile debout, vigilante, libre et au service exclusif de l’intérêt général.

Fambeye Antigone DIOP
Actrice de la Société civile
Coordinatrice Rappel à l’ordre