Fodé Doussouba : le géant de 138 kilos qui régna sur les arènes avant de transmettre le flambeau à Falaye Baldé
Des terres du Fouladou aux arènes de Dakar, Fodé Doussouba a marqué de son empreinte la lutte sénégalaise des années 1950. Redoutable technicien malgré son imposante stature, champion presque invincible, homme entouré d’une aura mystique et mentor de plusieurs jeunes talents venus du Sud, il demeure une figure majeure mais encore insuffisamment documentée de l’histoire de la lutte traditionnelle.
Il est des champions dont le nom survit aux statistiques. Fodé Doussouba est de ceux-là.
À Pikine comme dans le Fouladou, son souvenir demeure attaché à une époque où les mbapatt, les grands tournois populaires et la parole des anciens constituaient les principales archives de la lutte. Dans cet univers, Fodé Baldé, plus connu sous le nom de Fodé Doussouba, s’était imposé comme l’un des lutteurs les plus redoutés de sa génération.
Né à Salikégné, village situé à proximité de Kolda et frontalier de la Guinée-Bissau, il est décédé en 1985 à Pikine. Son nom de champion, Doussouba, lui venait de sa mère.
Mais derrière le colosse de 138 kilos se cachait un technicien d’une grande finesse et, surtout, un homme dont l’influence dépassa largement ses propres combats.
Du Fouladou aux arènes de Dakar
Fodé Doussouba commence à se faire connaître dans son terroir. Dès 1951, il domine les tournois de Kolda et des environs avant de poursuivre son parcours au-delà des frontières sénégalaises, notamment en Gambie et en Guinée-Bissau.
Son ascension le conduit ensuite vers Dakar, alors devenue le passage obligé des grands noms de la lutte.
Après un détour par Tambacounda grâce à El Hadji Touré, il découvre successivement Tilène puis Yoff, avant de s’établir définitivement à Pikine. Sa maison deviendra au fil du temps un lieu de mémoire pour les amateurs de lutte.
À son arrivée dans la capitale, son physique frappe immédiatement les esprits : 138 kilos.
Mais ses proches insistent sur un point essentiel : Fodé Doussouba n’était pas simplement un lutteur puissant. Il maîtrisait de nombreuses techniques, parmi lesquelles le nodiou, le khatarbi, le caxabal, le mboot et le mbooti.
Autrement dit, derrière la masse impressionnante se trouvait un véritable technicien.
Un champion qui semblait impossible à arrêter
La réputation de Fodé ne reposait cependant pas uniquement sur ses qualités sportives. Comme beaucoup de grandes figures de la lutte traditionnelle de cette époque, son parcours était également entouré de récits mystiques.
Certains membres de sa famille racontaient notamment qu’il possédait une bague lui permettant, selon la croyance rapportée, de détecter les gris-gris enfouis par ses adversaires.
Ces récits appartiennent à la mémoire et aux croyances associées à la lutte de l’époque. Ils ne constituent pas des faits scientifiquement établis. Ils témoignent néanmoins de l’aura extraordinaire qui entourait le champion.
En moins de deux ans à Dakar, Fodé aurait réussi à s’imposer face à plusieurs adversaires réputés. Les témoignages recueillis évoquent notamment Bécaye 1, Doudou Baka Sarr et Nguiring-Nguiring Cissé, ainsi que Modou Pouye à Ndiarème en 1958.
Les souvenirs divergent cependant sur certaines confrontations, notamment avec Doudou Baka Sarr. Certains témoignages évoquent deux combats, tandis que Maïmouna Bâ, épouse de Fodé, soutient qu’ils ne se seraient affrontés qu’une seule fois, à l’issue d’une victoire de son mari.
Cette divergence illustre une difficulté majeure pour les historiens de la lutte : une partie importante de cette histoire repose encore sur la mémoire orale, alors que les archives écrites et audiovisuelles de l’époque demeurent rares.
18 avril 1958 : le jour où le géant est tombé
À force de victoires, une question finit par se poser à Dakar : qui pouvait arrêter Fodé Doussouba ?
Les regards se tournent alors vers Demba Thiaw Diène, enfant de Yoff né en 1918 et ancien lutteur qui s’était ensuite consacré à la pêche à Kayar.
Selon les récits rapportés par Ndiaga Samb, les dignitaires lébous se mobilisent pour trouver celui qui pourrait mettre fin à la domination du champion venu du Sud.
Demba Thiaw souhaite d’abord observer Fodé à l’œuvre. Après l’avoir vu combattre, il aurait estimé pouvoir le vaincre.
Le rendez-vous est finalement fixé au 18 avril 1958.
Ce soir-là, le géant connaît la première et, selon les témoignages réunis, l’unique défaite de sa carrière sportive. Demba Thiaw parvient à le faucher du pied gauche. Fodé tombe du côté droit, ses deux mains touchant le sol.
Le mythe de l’invincibilité venait de s’effondrer.
Selon le témoignage de Maïmouna Bâ, Fodé lui aurait même confié avant le combat qu’il allait tomber, tout en prédisant que sa chute ne serait pas nette.
L’histoire ne s’arrête pourtant pas là. Une revanche est organisée en 1959 et se termine, selon Ndiaga Samb, par un match nul.
D’autres récits, relevant davantage de la tradition orale et de la mémoire mystique des anciens, racontent que Demba Thiaw aurait vu plusieurs Fodé devant lui pendant le combat. Ces éléments doivent être présentés comme des récits transmis par les témoins et les proches, et non comme des faits établis.
« Fodé Kharal Photo » : quand la photographie servait de preuve
Une anecdote illustre parfaitement la personnalité du champion.
Lorsqu’il remportait un combat, Fodé aurait pris l’habitude de faire venir un photographe afin d’immortaliser la chute de son adversaire. À une époque où les images des combats étaient rares, la photographie constituait une manière de fixer définitivement le résultat et d’éviter les contestations.
Cette pratique lui aurait valu le surnom de « Fodé Kharal Photo ».
Aujourd’hui, cette anecdote prend une valeur particulière : elle rappelle à quel point les images sportives étaient précieuses dans les années 1950 et combien la conservation de ces archives pourrait contribuer à reconstituer l’histoire de la lutte sénégalaise.
Le mystérieux nguimb du champion
Une autre dimension de la légende concerne son nguimb.
Selon le témoignage d’Aliou Baldé, les gris-gris associés à la préparation mystique de Fodé auraient été directement cousus à l’intérieur du petit pagne, de manière à rester invisibles.
Le nguimb devenait ainsi, dans le récit transmis, un élément discret de la préparation du lutteur.
Il convient là encore de replacer cette histoire dans le contexte culturel de la lutte traditionnelle et des croyances qui entouraient les champions. Rien ne permet d’établir scientifiquement que ces objets possédaient les pouvoirs qui leur étaient attribués.
Mais leur présence dans les récits montre l’importance de cette dimension dans l’imaginaire de la lutte sénégalaise.
Un géant au cœur d’or
La grandeur de Fodé Doussouba ne se mesurait toutefois pas seulement à ses victoires.
Samba Baldé décrit un homme d’une grande générosité, doté d’un « cœur d’or ». Selon son témoignage, Fodé n’hésitait pas à affronter certains lutteurs en difficulté afin de leur permettre de toucher un cachet et de se rapprocher des promoteurs.
Le combat contre un champion nommé Ngary est notamment cité comme illustration de cette solidarité.
Cette facette du personnage contraste avec l’image du colosse redouté dans l’arène. Elle rappelle qu’à côté de la compétition existait également une véritable solidarité entre lutteurs.
Fodé, le passeur qui conduisit Falaye Baldé vers Dakar
L’un des aspects les plus importants de l’héritage de Fodé Doussouba réside peut-être dans son rôle auprès de la génération suivante.
Au milieu des années 1950, un jeune homme originaire de Gabou, en Guinée-Bissau, arrive dans le Fouladou pour travailler dans les champs d’arachide. Son nom : Ousmane Baldé, qui deviendra Falaye Baldé.
Issu d’une famille où la lutte occupait déjà une place importante, le jeune homme possède des qualités physiques et sportives remarquées. Il avait notamment réussi à rester invaincu pendant près de deux mois dans les tournois organisés après les récoltes à Gabou.
À Salikégné, ses performances attirent l’attention de Fodé Doussouba.
La rencontre entre les deux hommes va changer le destin du jeune lutteur.
Fodé comprend rapidement le potentiel de Falaye et envisage de l’emmener à Dakar. Le projet se heurte toutefois à l’opposition initiale de la mère du jeune homme, qui souhaite qu’il termine les travaux agricoles.
Finalement, l’autorisation est accordée.
Le 22 novembre 1957, Falaye Baldé arrive à Dakar.
Le communicateur traditionnel Ibou Ndiaye « Niokhobaye », cité dans le récit, attribue à Fodé un rôle déterminant dans cette arrivée. Il affirme que c’est lui qui a conduit Falaye vers la capitale, avec d’autres jeunes lutteurs de son entourage.
Fodé apparaît ainsi comme un véritable passeur entre le Fouladou, la Casamance, la Guinée-Bissau et les grandes arènes dakaroises.
Son influence ne se mesure donc plus seulement à ses propres victoires. Elle se lit également dans la trajectoire de ceux qu’il a accompagnés.
Une mémoire qui réclame sa place
Fodé Doussouba est mort en 1985 à Pikine, mais son nom continue de circuler dans les récits des anciens et dans les discussions des passionnés de lutte.
Son parcours reste néanmoins difficile à documenter avec précision. Les témoignages ne concordent pas toujours et les archives disponibles sont limitées. Cette situation pose une question plus large : comment préserver la mémoire des pionniers de la lutte sénégalaise avant que les derniers témoins ne disparaissent ?
À Pikine, la maison familiale de Fodé se trouve à proximité de l’Arène nationale. Ses proches souhaitent aujourd’hui que cette dernière puisse un jour porter son nom, afin d’inscrire officiellement sa mémoire dans le patrimoine de la lutte sénégalaise.
La demande possède une forte portée symbolique. Car Fodé Doussouba ne fut pas seulement un champion des années 1950. Il fut également un homme qui contribua à ouvrir la voie à des générations de lutteurs venus du Sud.
Le champion est tombé, pas la légende
Fodé Doussouba fut le colosse de 138 kilos venu de Salikégné, le champion qui parcourut le Fouladou, la Gambie et la Guinée-Bissau avant de conquérir Dakar.
Il fut le technicien redouté, le mystérieux « Fodé Kharal Photo », l’homme entouré de récits mystiques et le lutteur qui connut finalement la défaite sous le pied gauche de Demba Thiaw, le 18 avril 1958.
Mais il fut surtout un passeur.
En ouvrant la route de Dakar à Falaye Baldé et à d’autres jeunes talents du Sud, il a contribué à écrire une partie de l’histoire de la lutte sénégalaise sans toujours apparaître au premier plan.
Le temps efface progressivement les visages et les voix. Les archives deviennent rares, les témoignages parfois contradictoires. Pourtant, la mémoire de Fodé demeure.
Le géant est tombé un soir d’avril 1958. Sa légende, elle, n’est jamais tombée.
Sunuker News Desk























































Laisser une réponse
View Comments