La nouvelle suspension des interventions chirurgicales cardiaques du Cuomo (du nom de la fondation qui a financé la construction et l’équipement de la structure) du Chun Fann, par défaut de consommables et de médicaments, n’est que l’aspect visible de l’iceberg des graves défaillances dans plusieurs de nos hôpitaux publics.
Il s’agit indubitablement d’une expropriation des hôpitaux aux ayants droit, surtout par nos méthodes de gestion. Les hôpitaux appartiennent aux malades et nous devons faire en sorte qu’ils en restent les propriétaires ad vitam aeternam, surtout par notre gestion.
L’argent que les malades versent dans les caisses des hôpitaux pour être soignés, devrait être majoritairement utilisé pour l’atteinte de cet objectif.
Malheureusement, les faits démontrent que ces ressources financières servent plus à autre chose qu’à pérenniser les soins médicaux respectant la sécurité et la dignité des malades.
Dans le cas précis du Cuomo, plus de 100 malades ont versé, chacun, dans les caisses de l’hôpital entre 3 et 3, 5 millions afin d’être inscrits sur une liste d’attente pour une durée très incertaine. Il me parait difficilement concevable que tout cet argent ne puisse pas servir à sécuriser les consommables et les médicaments aux fins de pérenniser l’activité chirurgicale qui le génère.
Le dévouement et l’habileté chirurgicale des praticiens de ce service ne sont plus à démontrer. C’est le cœur meurtri qu’ils ont été contraints d’arrêter les activités chirurgicales pour ne pas mettre la vie des malades en danger.
Dans d’autres hôpitaux, la totalité des recettes issues des paiements des malades pour être soignés est parfois insuffisante pour payer les salaires et les primes. La vocation d’un hôpital n’est pas de pourvoir à des emplois.
Il est incontestable que nous devons nous soucier du bien-être du personnel soignant, mais leur confort social ne devrait pas l’emporter sur la sécurité médicale des malades qui nous font confiance.
C’est pourquoi il me paraît vital que le tissu hospitalier sénégalais soit restitué aux malades par nos outils et méthodes de gestion. Pour cela :
– la réforme hospitalière doit être évaluée et éventuellement réformée ;
– le calcul de motivations ne devrait pas se faire sur la base de l’intégralité des recettes, mais sur les éventuels bénéfices générés ;
– l’application du Code des marchés publics aux hôpitaux ne me paraît pas opportune. En effet, la gestion d’un hôpital est caractérisée, au jour le jour, par la survenue des urgences et imprévus, qui ne peuvent pas attendre les longues et aléatoires procédures du Code des marchés publics. Il faut rappeler que le Code des marchés publics avait pour but de mettre de la transparence dans les passations des marchés publics, principalement ceux des infrastructures et des travaux publics. Son application, sans adaptation aucune, aux hôpitaux publics a généré de gros goulots d’étranglement qui, en partie, expliquent ce qui se passe au Cuomo et dans d’innombrables services hospitaliers. Nous devons pouvoir inventer une réglementation propre aux hôpitaux, pour les mettre à l’abri des lenteurs administratives. Un bloc opératoire ne devrait pas s’arrêter d’opérer. La pharmacie d’un hôpital ne doit jamais être en rupture de médicaments. Une crèche ne devrait pas manquer de lait. Une réanimation ne doit pas manquer de consommables et de médicaments…
Ces manquements sont d’autant plus inacceptables qu’il s’agit rarement de manque de moyens, mais de dysfonctionnements dans l’utilisation de ceux-ci.
Le Sénégal a réussi la chose la plus difficile, qui est de former et pérenniser la disponibilité d’une ressource humaine de compétence avérée dans tous les domaines. Il doit pouvoir se donner les moyens de leur mise en valeur en créant un tissu hospitalier basé sur nos besoins actuels. En l’effet, la plupart de nos grands hôpitaux publics actuels ont été créés avant les indépendances, pour faire face à des maladies transmissibles. La transition épidémiologique nous a fait passer à des besoins des maladies non transmissibles faites principalement de maladies métalogiques (diabète, dyslipemies, goutte), des affections cardiovasculaires et les cancers.
S’y ajoutent les nombreux et graves accidents de la voie publique, avec tout leur corollaire d’urgences chirurgicales traumatologiques.
Toute nouvelle construction d’hôpital doit prendre en considération cette nouvelle réalité épidémiologique.
Une mise en fonction par une gestion efficiente centrée sur les besoins des malades est un autre défi à relever. On ne doit pas pouvoir faire l’économie d’une digitalisation intégrale de toute la gestion.
Tout hôpital doit pouvoir financer son budget par 4 leviers :
– La prise en charge correcte des besoins médicaux des usagers dans le respect de leur dignité humaine et la confidentialité, financée pour la plus importante part par les ressources issues de leur paiement.
– Un inventaire complet, sans aucune déperdition, de toutes activités qui sont la base de la facturation.
– Une facturation sincère qui tienne compte des efforts faits dans les conditions de séjour et les traitements.
– Un taux de recouvrement entre 95 et 100% des activités doit être atteint. L’Etat et ses démembrements sont les plus grands débiteurs et, peut-être, les pires payeurs des hôpitaux publics.
Ces 4 leviers sont parfaitement réalisables si nous y mettons la volonté et la rigueur.
Les hôpitaux appartiennent aux malades !
Les malades ne doivent pas subir les hôpitaux. Ce sont les hôpitaux qui doivent subir les malades !
Dr Mame Thierno DIENG
Professeur des universités
Général de Brigade (2s)
Ex-médecin-chef de l’Hôpital Principal de Dakar