Quand on habitue un peuple (petit à petit) à pointer du doigt, il finit par croire que le problème, son problème, a un visage outre que le sien. Toute rhétorique qui désigne un bouc émissaire au nom de l’origine, de la race, de la religion, de la nationalité ou de la couleur de la peau prépare le terrain de la haine. Chaque mot qui divise, qui distingue, ouvre la voie à la violence et au rejet de l’autre.
Le discours ne construit rien quand il commence par désigner un «ennemi». La parole publique porte une responsabilité plus lourde que la colère sans fondement. Un pays ne se grandit pas en rétrécissant le cercle de ceux qu’il appelle frères. La xénophobie est la paresse de penser déguisée en courage, le pseudo-courage de dire et de faire ce que l’on pense. Accuser l’étranger, c’est trop souvent fuir le miroir que tendent nos propres failles, nos vilaines et chroniques insuffisances.
Le Sénégal de la Teranga n’a pas été bâti sur la méfiance, mais sur l’accueil. Nos pères ont ouvert leurs cases à ceux qui fuyaient la faim, la soif, la peur, le désespoir, la désolation et la guerre. Leur hospitalité n’a jamais été une faiblesse, elle rayonnait comme une étoile scintillante, comme une stratégie brillante de survie collective. Quand on vomit sur l’autre, on finit par salir le sol sur lequel on évolue au quotidien.
Les mots de nos pseudo-nationalistes avec lesquels ils tentent de peindre nos maux de société, font écho à un bruit qui nous a pourtant fâchés déjà ; bruit nous venant d’un occident stigmatisant nos odeurs, notre fécondité. Oui, cette rhétorique est un bruit cassant et elle dit tout bêtement que l’étranger sent mauvais, se reproduit trop et très vite, vole, assassine et me­nace. Cette insulte faite aux nègres en occident, doit-on la re­prendre chez nous et contre d’autres souffre-douleurs comme nous ?
L’histoire tourne : celui qui a été humilié reprend aujourd’hui le fouet pour lapider ses propres frères. Ce qui se passe en Afrique du Sud interpelle et jette l’opprobre sur un continent meurtri et qui demande l’unité des ses enfants, une solidarité agissante entre nos nations et des relations teintées par (ou basée sur) la notion de «l’amour du prochain».
Avec cette rhétorique, l’humanité perd deux fois : reprocher à un Guinéen, un Somalien, un Malien, un Nigérien ou à un Tchadien ce que l’on déteste chez soi, revient à se tromper de combat. La vérité est que le chômage n’est pas un produit importé dans des valises, il naît de mauvais choix politiques ; la pauvreté n’est en rien un passeport, elle a des enfants nommés paresse, analphabétisme et indiscipline ; l’insécurité n’a pas de nationalité stricte, elle prend racine dans l’abandon, l’incivisme et l’incurie. Par conséquent, désigner le seul voisin, c’est épargner volontiers celui qui décide vraiment de la conduite de sa propre vie, de ses propres affaires. Le discours essaie de diviser quand le politicien n’a plus d’arguments pour unir, pour fédérer, pour convaincre un électorat. Un Peuple mûr se méfie toujours du discours d’un politicien qui a peur. La peur est mauvaise conseillère, surtout quand on pense parler au nom du Peuple.
Notre teranga légendaire ne peut être prise pour une simple chanson ressassée à tout vent, il faut la comprendre comme un contrat moral entre des hommes, entre vivants tout court. Elle dit : ta peine est la mienne, ton sang épouse le mien, ta sueur ne me répugne point ; tu es ici chez toi, même si ta langue, ta religion, tes coutumes sont différentes. Notre teranga a toujours signifié : nous tombons ensemble, nous nous relevons ensemble. Oublier cela, mon cher Tahirou, c’est trahir la mémoire de ceux qui, jadis, ont accueilli, recueilli, protéger et assimilé. Notre pays -qu’on le veuille ou non- a toujours été une terre d’accueil, une terre d’asile. Loo donn mu war a dëgër !
Ces estrangers que l’on stigmatise aujourd’hui sans raison, ont déjà enterré leurs morts sous notre soleil, leur sang s’est mêlé à notre poussière. Peut-on subitement renier une dette qui a la valeur et la couleur de la fraternité agissante ? Leurs enfants, dignes comme nous tous, ouvrent des commerces, soignent dans nos hôpitaux, enseignent dans nos écoles et nos universités, construisent nos ponts et nos routes, dirigent nos prières dans nos mosquées, versent leur sueur pour nourrir notre pays. Quand le discours public devient crétinisant, l’esprit collectif s’appauvrit et puis, se fait méchant et rancunier.
Doit-on reprocher à un jeune Guinéen entré clandestinement dans notre pays (d’ailleurs les étrangers vivant au Sénégal et nés hors de nos frontières ne font -selon les statistiques de l’Ansd- que 2% de la population) de commencer à gagner sa vie par un plat de cola ou un régime de banane de deuxième choix, et finir par acheter la maison familiale d’un Diop, d’un Mbengue ou d’un Diouf ? N’a-t-il pas, par la force de sa sueur, par sa résilience, par sa patience et par son courage (ce qui nous fait défaut), le droit de se réaliser, de réaliser ses rêves ?
S’il s’achète un passeport sénégalais comme on achète du pain à la boulangerie, c’est parce qu’il y a quelque part un autochtone véreux qui en vend ; s’il contrôle le commerce intérieur, c’est que nous refusons l’entreprenariat ; s’il se reproduit vite, c’est que nos femmes ont choisi une autre façon de vivre, comme le long célibat et la contraception.
La dignité d’un homme ne se mesure pas à son lieu de naissance ; elle se mesure à la dimension de sa participation à la vie de la Nation (sinon que penser de Kalidou Koulibaly, de Mbaye Ibrahima…). Un Peuple intelligent refuse qu’un politicien arriviste parle à sa place. L’étranger n’est en rien la cause de nos tourments, il en subit déjà les conséquences auxquelles il cherche une solution vivable.
Je dis ou plutôt je répète que la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal partagent des ancêtres communs, les mêmes histoires savamment racontées par nos griots, un fleuve nourricier. Et que partager l’eau oblige à partager le respect. Celui qui prend la responsabilité de jeter la pierre dans le fleuve, salit en même temps la rive.
L’humanisme de nos ancêtres n’est pas naïveté, ils ont fait seulement preuve de lucidité à long terme : un pays qui se ferme, finit par s’étouffer ; un pays qui accuse, finit par ne plus s’écouter lui-même. On peut nommer ses propres problèmes sans indexer un Peuple, parler de fraude sans insulter une Nation, discuter de la sécurité intérieure comme extérieure sans criminaliser un visage ; disserter sur le travail sans chasser le travailleur. Bref, un Peuple sérieux et lucide écoute le politicien qui transforme ses peurs en projet de société mais pas celui qui fait du projet, la seule peur de l’autre. Le monde a déjà expérimenté, a déjà vu où mène la logique du «eux contre nous».
Critiquer les actions des uns et des autres est un droit, mais diaboliser un groupe est un glissement dangereux qui s’ouvre inéluctablement sur la chute, la chute de la confiance, de la paix, de l’avenir. Le persécuté d’hier ne peut pas jouer au bourreau d’aujourd’hui ; le colonisé ne récite pas le discours du colon. C’est cela la cohérence chez un Peuple debout !
Nos enfants écoutent et ils retiennent : ils retiendront si nous avons choisi la grandeur ou la petitesse, si nous avons choisi la main tendue ou le poing fermé, si nous avons suivi nos pères ou si nous avons recopié les pires pages des autres. L’identité ne se défend pas en excluant, elle s’affirme en rayonnant car un phare n’éteint pas les autres lumières pour briller seul. Il éclaire pour que tous trouvent le port. Alors, posons les vrais problèmes : le travail, l’éducation, le logement, la santé, la justice, la sécurité. Et posons-les avec des chiffres exacts, des lois inviolables, des frontières mieux surveillées, des solutions durables mais pas avec des amalgames, des rumeurs, des peurs. Un discours irresponsable et dangereux peut fermer un commerce, briser une famille, allumer une rue, faire tonner les armes entre pays voisins. Bien dire ce que l’on veut faire entendre quant à lui, peut ouvrir une école qui n’exclut pas, un hôpital qui ne discrimine point, un marché qui fait travailler tous dans la concorde, sauver une vie qui cherche refuge, etc.
Dites aux pseudo-nationalistes qui avancent masqués dans notre pays, que le mensonge, même répété à tout bout de champ, ne devient pas politique de société mais plutôt du poison injecté dans les veines des moins lucides. Un pays infecté avec un tel venin ne construit plus rien de durable car on peut corriger sans humilier, parler fort sans parler bas. Le jour où nous fermerons la porte à l’autre, nous scellerons la fenêtre pour nous et sur nous-mêmes.
Amadou FALL
Inspecteur de l’enseignement à la retraite à Guinguinéo
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