Amath Dansokho, si tu revenais aujourd’hui…
Hommage à Amath Dansokho, ancien Secrétaire général du Pit/Sénégal, décédé le 23 août 2019
Amath,
Sept ans déjà que tu nous as quittés. Pourtant, ton nom continue de résonner dans la mémoire politique du Sénégal. Tu avais consacré une grande partie de ta vie au combat pour la liberté, la justice sociale, la démocratie et la dignité humaine. Tu étais un homme de convictions, mais surtout un homme qui acceptait de payer le prix de ses convictions.
Ainsi, chaque 23 août, nous pensons à toi avec une émotion particulière.
Et je me pose une question qui peut paraître provocatrice, mais qui mérite d’être posée.
Si Amath Dansokho revenait aujourd’hui au Sénégal, que penserait-il de notre classe politique et de notre nouvelle génération de dirigeants ?
Je crains qu’il ne soit profondément déçu.
Non pas parce que le Sénégal serait condamné. Non pas parce que tout serait mauvais. Mais parce que beaucoup de ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir semblent parfois avoir oublié que la politique devrait d’abord être un service rendu au Peuple.
Tu avais une autre conception de la politique.
Pour toi, faire de la politique ne signifiait pas seulement conquérir le pouvoir. Cela signifiait défendre une conception de la société.
Tu te définissais comme «un homme libre, toujours en quête de plus de liberté et de justice sociale». Cette phrase résume une philosophie politique qui semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais.
Tu avais compris très tôt que la liberté politique n’a de sens que lorsqu’elle permet aux citoyens de vivre dans la dignité.
Tu défendais les travailleurs, les paysans, les jeunes, les plus faibles et tous ceux qui ne disposent pas des moyens de se faire entendre. Tu étais profondément attaché à la souveraineté nationale, à l’indépendance, à la démocratie et à la justice sociale.
Tu avais également une qualité devenue rare dans la politique contemporaine : la capacité de rester fidèle à ses principes tout en sachant dialoguer avec ceux qui ne pensaient pas comme toi.
Ton salon avait ainsi accueilli des responsables politiques de sensibilités très différentes. C’est notamment dans cet esprit de rassemblement que se sont construits le Pôle de gauche puis la Coalition Alternance 2000 et enfin le Front pour l’alternance (Fal)
Tu savais que les grandes transformations nationales ne se construisent pas dans l’arrogance, l’exclusion ou le culte d’un homme.
Si tu revenais, tu serais probablement inquiet.
Tu observerais certainement notre pays avec attention.
Tu verrais une démocratie qui a connu de grandes avancées, mais aussi des tensions préoccupantes.
Tu constaterais que les rapports entre pouvoir et opposition restent marqués par la méfiance et la confrontation.
Tu verrais une classe politique qui peine encore à placer l’intérêt national au-dessus des intérêts partisans.
Tu constaterais surtout que le débat politique s’est parfois transformé en affrontement permanent, où l’invective prend la place de l’argument et où la fidélité à un camp tend à remplacer la fidélité aux principes.
Et, tu serais probablement déçu de constater que certains responsables qui prétendaient incarner une nouvelle manière de faire de la politique reproduisent parfois les mêmes travers qu’ils dénonçaient hier.
Tu nous demanderais certainement :
Où est passé le «projet» de Pastef ?
Où est la justice sociale ?
Où est le respect de la parole donnée ?
Où est la culture du dialogue ?
Où est la responsabilité devant le Peuple ?
Le changement de régime avait suscité beaucoup d’espoir.
Une grande partie de la jeunesse sénégalaise avait cru à la possibilité d’une rupture profonde avec certaines pratiques anciennes. Elle espérait une gouvernance plus sobre, plus transparente, plus démocratique et davantage orientée vers la transformation économique et sociale du Sénégal.
Mais, depuis l’arrivée du nouveau régime, plusieurs errements ont progressivement nourri le doute.
Les tensions répétées entre l’Exécutif et le Législatif, les controverses autour des fonds politiques et des fonds spéciaux, les conflits politiques internes, les affrontements verbaux entre responsables, les incertitudes sur certaines orientations économiques et sociales et la difficulté à construire un véritable consensus national donnent parfois l’impression d’un pouvoir qui peine à transformer la promesse de rupture en méthode durable de gouvernement.
Le plus préoccupant est peut-être le décalage entre l’immense attente populaire et les querelles politiciennes qui occupent une place excessive dans l’espace public.
Amath aurait certainement rappelé une vérité simple : le pouvoir n’est pas une récompense électorale. C’est une responsabilité historique.
Et une victoire électorale ne donne jamais le droit d’oublier ceux qui ont permis cette victoire.
Amath n’aurait pas confondu fidélité et complaisance.
C’est peut-être là l’une des plus grandes leçons que nous devons retenir de toi.
Tu savais soutenir une cause sans renoncer à ton esprit critique.
Tu savais participer à une coalition sans abandonner ton identité.
Tu savais entrer dans un gouvernement sans renoncer à ta liberté de parole.
Ton parcours l’a montré. Tu as combattu Senghor. Tu as combattu Abdou Diouf. Tu as contribué à l’Alternance de 2000. Tu as ensuite combattu certaines dérives du régime de Abdoulaye Wade, notamment lors de la mobilisation du 23 juin 2011. Plus tard, tu as accompagné Macky Sall tout en gardant ta capacité de critique.
Voilà la différence entre un militant de conviction et un militant de circonstance.
Pour toi, soutenir un gouvernement ne signifiait jamais lui donner un chèque en blanc.
Ce que notre époque semble avoir le plus perdu, c’est peut-être la dimension éthique de la politique.
Tu avais tes convictions idéologiques. Tu étais marxiste, homme de gauche, militant du Pit. Mais ton engagement dépassait largement les frontières de ton parti.
Tu avais compris qu’un homme politique peut défendre une idéologie tout en restant profondément attaché à la République.
Tu étais réputé pour ton intégrité, ta générosité, ton refus de la servilité et ton attachement aux intérêts des populations.
Tu n’aimais pas les glorifications personnelles. Ceux qui t’ont connu rappellent même que tu redoutais les hommages qui pouvaient transformer les hommes politiques en icônes intouchables.
C’est pourquoi ton véritable hommage ne consiste pas à dire que tu étais parfait.
Il consiste à rappeler ce que tu représentais.
Que reste-t-il de ton héritage ?
Il reste une exigence.
L’exigence de ne jamais accepter l’injustice comme une fatalité.
L’exigence de défendre les plus faibles.
L’exigence de placer l’intérêt national au-dessus des intérêts individuels.
L’exigence de respecter les institutions.
L’exigence de préserver la liberté de pensée.
L’exigence de savoir dialoguer avec son adversaire.
L’exigence, enfin, de comprendre que le pouvoir passe mais que les actes restent.
Aujourd’hui, beaucoup parlent de souveraineté. Mais tu nous rappellerais certainement que la souveraineté ne peut pas être seulement un slogan. Elle doit se traduire par une économie productive, une école performante, une agriculture forte, une jeunesse formée, une justice indépendante, des institutions solides et une véritable justice sociale.
Amath, ton absence se fait sentir.
Sept ans après ta disparition, le Sénégal a besoin de retrouver cette politique de conviction.
Il a besoin de femmes et d’hommes capables de dire non à leur propre camp lorsque l’intérêt national l’exige.
Il a besoin de dirigeants qui acceptent la contradiction.
Il a besoin d’une opposition capable de proposer et non seulement de dénoncer.
Il a besoin d’un pouvoir capable d’écouter et non seulement de gouverner.
Il a besoin d’une nouvelle culture politique fondée sur le dialogue, la responsabilité, la compétence, la probité et le respect du citoyen.
Si tu revenais aujourd’hui, Amath, tu serais peut-être déçu par certains de nos dirigeants.
Mais je suis certain d’une chose.
Tu ne renoncerais pas.
Tu reprendrais ton bâton de militant.
Tu retournerais à la rencontre des travailleurs, des jeunes, des paysans, des intellectuels et de tous ceux qui espèrent encore.
Tu nous rappellerais que la politique n’est pas une carrière.
C’est un engagement.
Tu nous rappellerais que la victoire électorale n’est pas une fin.
C’est le début d’une responsabilité.
Et surtout, tu nous dirais probablement que le Sénégal mérite mieux que les querelles de personnes, les ambitions individuelles et les calculs politiciens.
Il mérite une politique à la hauteur de son histoire.
Amath, tu es parti le 23 août 2019.
Mais ton combat, lui, n’est pas mort.
A nous maintenant de faire vivre ton héritage.
Repose en paix, Camarade Amath Dansokho.
Que le Sénégal se souvienne de ton combat.
Et que ceux qui prétendent le diriger se souviennent toujours que le pouvoir appartient au Peuple et que l’Histoire finit toujours par demander des comptes.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

















































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