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« Un étudiant, un ordinateur » : 48 milliards sous la loupe des députés, les zones d’ombre s’accumulent

« Un étudiant, un ordinateur » : 48 milliards sous la loupe des députés, les zones d’ombre s’accumulent

« Un étudiant, un ordinateur » : 48 milliards sous la loupe des députés, les zones d’ombre s’accumulent

Le programme « Un étudiant, un ordinateur » entre dans une nouvelle phase. Après plusieurs mois de controverses autour de ses modalités de gestion, de ses contrats et de la destination de certains fonds, une commission d’enquête parlementaire a commencé ses auditions à l’Assemblée nationale. Près de 48 milliards de FCFA d’engagements cumulés depuis 2017 sont désormais passés au crible.

L’affaire prend progressivement l’allure d’un vaste examen de la gestion administrative et financière d’un programme destiné à favoriser l’accès des étudiants sénégalais aux outils numériques.

La commission d’enquête parlementaire a officiellement ouvert ses travaux lundi 5 octobre 2026 avec l’audition de Mame Penda Ba, ancienne directrice du Financement des établissements d’enseignement supérieur. Son président, le député El Hadji Guèye, a rappelé que la mission consiste à reconstituer de manière « impartiale, contradictoire et documentée » les conditions de gouvernance, de financement, de passation, d’exécution et de contrôle du programme.

L’objectif affiché n’est donc pas de désigner à l’avance des coupables, mais de déterminer qui a décidé quoi, dans quelles conditions, sur quelle base juridique et avec quels contrôles.

Près de 48 milliards FCFA à retracer

Selon les éléments examinés par les députés, les engagements cumulés du programme depuis 2017 atteindraient environ 48 milliards de FCFA. La commission cherche notamment à comprendre le mécanisme financier utilisé, le fonctionnement d’un fonds de garantie évalué à 2 milliards de FCFA ainsi que la gestion de plusieurs comptes bancaires associés au dispositif.

Les investigations portent également sur plusieurs mouvements financiers qui nécessitent des explications supplémentaires. Parmi les éléments évoqués figurent notamment un virement de 1,446 milliard de FCFA effectué en 2023, ainsi que différents reliquats et écarts qui devront être rapprochés des pièces comptables et contractuelles.

Pour les parlementaires, la question est donc de savoir comment les ressources destinées au programme ont été engagées, transférées et utilisées au fil des différentes éditions.

Une première audition qui révèle déjà des interrogations

L’audition de Mame Penda Ba, qui a dirigé la structure chargée du financement des établissements d’enseignement supérieur, a permis aux députés de recueillir des informations sur le fonctionnement concret du dispositif.

Selon les éléments rapportés après cette première journée, deux contrats examinés représentaient à eux seuls 5,708 milliards de FCFA hors taxes. Il a également été indiqué que le programme n’apparaissait pas dans les plans de passation des marchés concernés.

Ce dernier point pourrait devenir l’un des principaux axes de l’enquête.

Seynabou Samb, entendue au nom de l’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP), a notamment estimé qu’un avis à manifestation d’intérêt utilisé dans le cadre du programme n’était pas adapté à l’acquisition d’ordinateurs. Elle a rappelé que l’article 80 du Code des marchés publics vise notamment des prestations intellectuelles dont les quantités ne peuvent être définies à l’avance.

Les députés devront toutefois déterminer si les règles classiques de la commande publique étaient juridiquement applicables au dispositif dans la forme qui lui avait été donnée.

Le statut particulier du programme au cœur du débat

C’est probablement l’une des questions les plus sensibles de cette enquête.

Le manuel de procédure du programme, actualisé en 2017 par son comité de pilotage, présente en effet le dispositif selon un mécanisme particulier qui ne serait pas assimilé à une commande publique classique. Plusieurs sources rapportent que les acquisitions ont ainsi été considérées comme des opérations « hors marché ».

Cette particularité pourrait considérablement modifier la lecture juridique du dossier.

Si cette architecture est confirmée, la commission devra déterminer qui l’a conçue, sur quelle base elle a été validée et si son application au fil des années était conforme aux textes en vigueur.

Autrement dit, l’enquête ne devra pas seulement rechercher d’éventuelles irrégularités dans les contrats. Elle devra également remonter à la conception même du programme et aux décisions prises par son comité de pilotage.

Les 20 000 ordinateurs qui cristallisent la polémique

L’autre volet particulièrement sensible concerne une commande de 20 000 ordinateurs destinée notamment aux étudiants de l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane.

L’ancien ministre de l’Enseignement supérieur Abdourahmane Diouf avait publiquement affirmé que ces ordinateurs étaient restés pendant une longue période au Port autonome de Dakar. Il avait également soutenu que les autorités avaient finalement privilégié le versement d’une allocation de 250 000 FCFA aux étudiants plutôt que la distribution des machines. Ces déclarations sont désormais susceptibles d’être confrontées aux documents, aux témoignages et aux explications des différents responsables concernés.

Le dossier ne se limite donc pas à la question de savoir pourquoi les ordinateurs n’ont pas été distribués.

Il faudra également déterminer dans quelles conditions la commande a été passée, qui l’a signée, quel était son montant, quelle entreprise devait fournir le matériel, quelles dépenses ont effectivement été engagées et sur quelle base la solution alternative du versement direct aux étudiants a été décidée.

Les responsables administratifs dans le viseur

La commission ne s’intéresse pas uniquement aux anciens ministres.

La chaîne administrative comprend plusieurs niveaux de responsabilité : direction générale de l’Enseignement supérieur, structures chargées du financement des établissements, cellules de passation des marchés, organes de contrôle et de régulation, mais également les responsables techniques ayant participé à l’exécution du programme.

Le cas du professeur Abdou Aziz Diouf est notamment cité dans les débats publics autour d’une convention portant sur la fourniture d’ordinateurs. Son rôle et les circonstances de certaines signatures devront, le cas échéant, être éclaircis par les auditions et l’examen des pièces.

Il convient cependant de rappeler que le fait d’être convoqué, cité dans un document ou d’avoir exercé une responsabilité administrative ne constitue pas en soi la preuve d’une faute ou d’une infraction.

La commission devra précisément établir les responsabilités éventuelles à partir des documents, des témoignages et des textes applicables.

Une enquête qui remonte jusqu’en 2017

La période retenue par les députés couvre huit éditions du programme, depuis 2017. Plusieurs responsables politiques se sont donc succédé à la tête du ministère de l’Enseignement supérieur durant cette période.

Mais la proposition de résolution ne vise pas nominativement un ministre en particulier. Elle concerne plus largement les personnes ayant exercé des responsabilités dans les différentes administrations et structures impliquées dans le dispositif depuis son lancement.

Cette approche élargit considérablement le champ des investigations.

Les députés devront notamment reconstituer la chronologie des décisions : lancement du programme, sélection des fournisseurs, mécanismes de financement, signatures des conventions, réception du matériel, paiements, distribution aux étudiants et évolution du dispositif au fil des années.

Qui a décidé, qui a signé, qui a payé ?

C’est finalement autour de ces trois questions que devrait se concentrer une grande partie de l’enquête.

Qui a pris les décisions ? Qui a signé les documents ? Qui a ordonné ou exécuté les paiements ? Et surtout, quels contrôles ont été exercés ?

Les prochaines auditions devraient permettre à la commission de confronter les versions des différents acteurs et de rapprocher leurs déclarations des documents administratifs et financiers.

L’enjeu est considérable : il s’agit non seulement de déterminer si des irrégularités ont pu être commises, mais également de comprendre pourquoi un programme conçu pour faciliter l’accès des étudiants aux outils numériques a pu fonctionner pendant plusieurs années avec autant de zones d’interrogation.

Des voix de la société civile réclament déjà que les investigations puissent, si nécessaire, être approfondies par les organes compétents en matière de lutte contre la corruption et de criminalité financière.

La commission parlementaire, elle, poursuit son travail. Ses conclusions devront permettre de distinguer les éventuels dysfonctionnements administratifs, les erreurs de procédure et, le cas échéant, les faits susceptibles de relever d’une responsabilité individuelle.

Pour l’heure, une seule certitude s’impose : les quelque 48 milliards de FCFA mobilisés depuis 2017 ne sont plus seulement un chiffre dans les documents budgétaires. Ils sont désormais au centre d’une enquête parlementaire appelée à déterminer comment le programme « Un étudiant, un ordinateur » a réellement été piloté, financé et exécuté.

Sunuker News Desk