Sonko-Diomaye : qui détient réellement le pouvoir au Sénégal ?
La question n’est désormais plus théorique. Depuis la rupture politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, le Sénégal est entré dans une configuration institutionnelle inédite : le président de la République contrôle l’Exécutif, tandis que son ancien Premier ministre contrôle le principal levier politique du Parlement.
Et c’est précisément là que se trouve le cœur du problème.
Depuis le limogeage de Sonko de la Primature en mai 2026, le rapport de forces s’est déplacé. Sonko a pris la présidence de l’Assemblée nationale et dispose, à travers Pastef, d’une majorité parlementaire considérable. Dans le même temps, Diomaye Faye conserve les prérogatives constitutionnelles du chef de l’État et la capacité de nommer et de révoquer le Premier ministre.
En apparence, Diomaye détient le pouvoir d’État. Dans la réalité politique, Sonko détient une partie essentielle du pouvoir de blocage.
C’est cette dualité qui explique la crise actuelle.
1. Diomaye détient le pouvoir constitutionnel
Sur le plan institutionnel, il n’y a pas d’ambiguïté : Bassirou Diomaye Faye est le chef de l’État.
Il dispose notamment de la capacité de nommer le Premier ministre et de mettre fin à ses fonctions. C’est précisément ce qu’il a fait en mai dernier en mettant fin aux fonctions d’Ousmane Sonko et de son gouvernement.
Son avantage est donc celui de l’institution présidentielle.
Il contrôle l’Exécutif, nomme les membres du gouvernement et reste le détenteur de la légitimité présidentielle issue de l’élection de 2024.
Mais cette puissance institutionnelle rencontre aujourd’hui une limite politique majeure : le Parlement.
Et c’est là que Sonko entre en scène.
2. Sonko détient le pouvoir parlementaire
Ousmane Sonko n’est plus Premier ministre, mais son changement de fonction ne signifie pas qu’il a disparu du centre du pouvoir.
Bien au contraire.
Élu président de l’Assemblée nationale en mai 2026 avec une très large majorité, il s’est installé à la tête de l’institution qui peut contrôler l’action du gouvernement.
Son véritable avantage n’est donc pas uniquement son fauteuil de président de l’Assemblée.
C’est surtout sa capacité à mobiliser la majorité parlementaire de Pastef.
Cette majorité lui donne plusieurs leviers : contrôle parlementaire, commissions d’enquête, propositions de loi, interpellation du gouvernement et, surtout, possibilité de recourir à la motion de censure.
Sonko l’a d’ailleurs clairement laissé entendre. En juillet, il a publiquement menacé de faire tomber le gouvernement d’Al Aminou Lô « autant de fois que nécessaire » si la situation l’exigeait.
Voilà pourquoi le Premier ministre peut avoir les bureaux de la Primature, mais Sonko peut lui rendre le gouvernement politiquement très difficile à maintenir.
3. Le véritable rapport de forces : gouverner contre une majorité parlementaire ou avec elle
C’est ici que la situation devient explosive.
Le gouvernement d’Al Aminou Lô doit présenter sa Déclaration de politique générale le 1er septembre 2026. Cette échéance intervient précisément après plusieurs semaines de tensions entre l’Exécutif et l’Assemblée.
Le problème est donc simple :
Comment gouverner efficacement lorsque le Premier ministre dépend politiquement d’une majorité parlementaire dirigée par celui qui était hier encore son principal rival politique ?
C’est le paradoxe du Sénégal actuel.
Diomaye possède la Constitution.
Sonko possède le rapport de forces parlementaire.
Et Al Aminou Lô se retrouve au milieu.
4. Sonko a-t-il réellement plus de pouvoir que Diomaye ?
Pas institutionnellement. Mais politiquement, la réponse est beaucoup plus nuancée.
Diomaye peut changer de Premier ministre.
Sonko peut contribuer à empêcher ce Premier ministre de gouverner sereinement.
Diomaye contrôle l’Exécutif.
Sonko contrôle la majorité parlementaire.
Diomaye dispose de la légitimité présidentielle.
Sonko conserve une influence considérable sur la machine politique de Pastef.
C’est donc moins une question de savoir « qui est le patron ? » qu’une question de savoir qui peut imposer son agenda à l’autre.
Et sur ce terrain, Sonko possède actuellement un avantage considérable : il peut transformer une divergence politique en problème institutionnel.
5. Le cas des fonds spéciaux révèle la nouvelle architecture du pouvoir
L’affaire des crédits spéciaux est particulièrement révélatrice.
Des députés ont porté une proposition visant à encadrer juridiquement ces crédits. Le gouvernement a contesté la recevabilité du texte et saisi le Conseil constitutionnel.
La décision des Sages a finalement donné raison à l’Exécutif sur cette question.
Mais politiquement, l’épisode est révélateur : le Parlement de Pastef n’accepte plus nécessairement de suivre automatiquement le gouvernement, même lorsque celui-ci est issu du même camp.
Ousmane Sonko a par ailleurs entrepris de renforcer les mécanismes de contrôle parlementaire, notamment autour de l’évaluation des politiques publiques.
Cela signifie que l’Assemblée ne veut plus être une simple chambre d’enregistrement.
Elle veut devenir un centre de pouvoir.
Et c’est probablement l’une des évolutions politiques les plus importantes de cette nouvelle période.
6. Le vrai danger pour Diomaye n’est pas Sonko : c’est la majorité parlementaire
Il serait cependant réducteur de présenter la crise uniquement comme un duel personnel entre les deux hommes.
Le véritable enjeu est beaucoup plus institutionnel.
Si les députés de Pastef restent soudés derrière leur président de groupe et leur chef politique, le président de la République doit composer avec une majorité parlementaire capable de lui imposer des contraintes politiques.
Autrement dit, Diomaye peut changer de Premier ministre.
Mais il ne peut pas simplement changer de majorité parlementaire.
C’est pourquoi la bataille autour d’Al Aminou Lô est aussi importante.
Si le gouvernement survit à la DPG et à une éventuelle motion de censure, Diomaye aura démontré qu’il peut conserver son Exécutif malgré la pression parlementaire.
Si le gouvernement tombe, Sonko aura démontré que la majorité parlementaire peut imposer son veto politique au président.
Dans les deux cas, le rapport de forces sera clarifié.
7. Et si Sonko voulait aller jusqu’au bout ?
C’est ici que se trouve le scénario le plus dangereux.
Sonko pourrait considérer qu’une confrontation ouverte avec le gouvernement permettrait de récupérer totalement l’initiative politique.
Mais il doit aussi mesurer le coût d’une telle stratégie.
Faire tomber un gouvernement issu du même camp que lui pourrait être interprété comme une rupture définitive avec Diomaye.
Le problème est que la chute d’un gouvernement ne donne pas automatiquement le pouvoir à Sonko.
Elle provoquerait d’abord une crise politique.
Diomaye pourrait nommer un autre Premier ministre, tenter de recomposer son gouvernement et chercher à négocier avec une partie des députés.
Le président dispose donc encore de plusieurs cartes.
C’est pourquoi Sonko doit être prudent : avoir le pouvoir de censurer n’est pas la même chose qu’avoir le pouvoir de gouverner.
8. Diomaye possède une arme ultime : la dissolution
Dans un affrontement prolongé, la question de la dissolution de l’Assemblée nationale pourrait finir par apparaître dans le débat.
Ce serait l’arme nucléaire du conflit institutionnel.
Une dissolution permettrait au président de remettre directement la question du rapport de forces entre ses mains et celles de Pastef devant les électeurs.
Mais ce choix serait extrêmement risqué.
Si Pastef ressortait renforcé des urnes, Sonko pourrait revenir avec une légitimité parlementaire encore plus forte.
Si le camp présidentiel remportait le scrutin, Diomaye retrouverait une marge de manœuvre considérable.
La dissolution serait donc moins une solution qu’un pari.
Et c’est probablement pour cette raison qu’avant d’en arriver là, les deux camps chercheront à mesurer leurs forces.
9. Qui contrôle Pastef ? Voilà peut-être la vraie question
Derrière le duel institutionnel se trouve une autre bataille : qui contrôle désormais le mouvement politique qui a porté Diomaye au pouvoir ?
Sur ce terrain, Sonko possède un avantage historique.
Il est le fondateur et le chef politique de Pastef. Il dispose d’une implantation militante et d’une influence politique qui ne se résument pas à son poste actuel de président de l’Assemblée.
Diomaye, de son côté, cherche désormais à construire son propre espace politique. La rupture entre les deux hommes s’est notamment matérialisée par le lancement par le président d’une nouvelle formation politique, Kiiraay, après son départ de Pastef.
C’est un tournant majeur.
Le tandem politique de 2024 est désormais remplacé par deux pôles de pouvoir.
D’un côté, le président de la République.
De l’autre, le chef politique de Pastef et président de l’Assemblée nationale.
10. Alors, qui détient réellement le pouvoir ?
La réponse la plus juste est la suivante :
Diomaye détient le pouvoir institutionnel.
Il est président de la République. Il contrôle l’Exécutif et dispose des prérogatives constitutionnelles liées à sa fonction.
Sonko détient une partie décisive du pouvoir politique.
Il contrôle l’Assemblée nationale et dispose d’une majorité parlementaire capable de soutenir ou de fragiliser le gouvernement. Sa capacité à mobiliser cette majorité lui donne un pouvoir de pression considérable.
Mais aucun des deux ne détient aujourd’hui l’ensemble du pouvoir.
C’est précisément le problème.
Le Sénégal fonctionne désormais avec deux légitimités concurrentes :
la légitimité présidentielle de Diomaye contre la légitimité parlementaire et partisane de Sonko.
Et le Premier ministre Al Aminou Lô se retrouve au centre de cette nouvelle architecture.
Le 1er septembre sera le premier véritable test
La DPG d’Al Aminou Lô pourrait donc constituer beaucoup plus qu’un discours programmatique.
Elle sera un test de loyauté de la majorité parlementaire.
Si les députés de Pastef soutiennent le Premier ministre, Sonko aura démontré qu’il peut maintenir la pression sans aller jusqu’à la rupture.
Si une motion de censure est déposée et échoue, le gouvernement pourra respirer, mais la fracture restera.
Si elle est adoptée, le rapport de forces changera radicalement.
Et si Diomaye décide finalement de reprendre directement le combat politique, notamment en s’appuyant sur sa nouvelle formation, le Sénégal pourrait entrer dans une compétition politique à deux pôles qui dépassera largement la seule question du gouvernement.
La vraie bataille n’est donc plus seulement : “Diomaye contre Sonko”.
Elle est devenue :
Qui contrôlera durablement la majorité politique du Sénégal : le président de la République ou le chef du principal appareil partisan et parlementaire ?
Pour l’instant, Diomaye possède les clés de l’État, mais Sonko possède les clés du rapport de forces parlementaire.
Et tant que ces deux pouvoirs ne convergeront pas, le Sénégal restera dans une situation de cohabitation politique à l’intérieur du même camp.
Par Ndiawar Diop pour Sunuker News Desk

















































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