Il y a dix ans, Rokia Traoré publiait Né So, un album charnière dans son parcours artistique. Entre traditions musicales ouest-africaines, influences occidentales et héritage afro-américain, la chanteuse malienne y affirmait une identité musicale profondément personnelle, tout en portant un regard engagé sur l’Afrique, l’exil et le dialogue entre les cultures.
Avec Né So, qui signifie « chez moi » en bambara, Rokia Traoré franchissait une nouvelle étape dans une carrière internationale commencée à la fin des années 1990. L’album apparaît comme l’aboutissement d’une évolution entamée plusieurs années auparavant, mais aussi comme le témoignage d’une artiste désormais pleinement maîtresse de ses choix.
La création de la Fondation Passerelle, à Bamako en 2010, avait constitué un tournant important. Rokia Traoré choisit alors de distinguer sa carrière personnelle de son engagement en faveur de la transmission et de la valorisation des musiques africaines.
Cette nouvelle organisation lui offre davantage de liberté et lui permet d’explorer son univers artistique sans renoncer à ses racines.
Rokia Traoré considère sa discographie comme deux ensembles de trois albums. Après Mouneïssa, Wanita et Bowmboï, Tchamantché inaugure selon elle un nouveau cycle.
L’artiste modifie alors son orchestration et abandonne notamment le balafon qu’elle juge trop difficile à transporter lors de ses nombreux déplacements internationaux. Cette évolution traduit aussi un besoin de renouvellement artistique.
Avec Beautiful Africa, sorti en 2013, elle approfondit encore sa réflexion sur son rapport au continent. L’album traduit son désir de mieux connaître l’Afrique et sa conviction qu’un véritable dialogue avec l’Occident doit être construit sur une base d’égalité.
Né So s’inscrit directement dans cette continuité.
L’album rassemble des influences qui pourraient sembler éloignées, mais que Rokia Traoré parvient à faire dialoguer. Le ngoni, instrument emblématique des traditions musicales d’Afrique de l’Ouest, côtoie des références venues du blues, du rock et de la culture afro-américaine.
Parmi les collaborations figure notamment John Paul Jones, membre du légendaire groupe Led Zeppelin. Sa participation illustre l’ouverture musicale recherchée par la chanteuse.
À la réalisation, Rokia Traoré retrouve également le Britannique John Parish, connu pour son travail avec plusieurs grands artistes internationaux. Leur collaboration prolonge celle engagée sur Beautiful Africa et témoigne d’une continuité dans l’écriture comme dans les arrangements.
L’album porte aussi une dimension profondément humaine. Nommée en 2015 ambassadrice de bonne volonté du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Rokia Traoré y évoque notamment le déchirement vécu par celles et ceux contraints de quitter leur terre.
L’une des particularités de Né So réside également dans les références culturelles qui nourrissent son écriture.
Rokia Traoré reprend notamment « Strange Fruit », chanson rendue célèbre par Billie Holiday. La chanteuse malienne admire particulièrement la fragilité de la voix de l’icône américaine, à laquelle elle avait déjà rendu hommage dans son parcours artistique.
Autre présence importante, plus discrète cette fois : celle de Toni Morrison. La grande écrivaine américaine, prix Nobel de littérature en 1993, avait accompagné Rokia Traoré dans la réflexion autour de « Sé Dan », un morceau consacré à la notion de respect.
Leur relation remontait à 2011, lorsque Rokia Traoré avait participé à Desdemona, œuvre théâtrale de Toni Morrison mise en scène par Peter Sellars.
Pour l’artiste malienne, cette rencontre fut déterminante. Elle évoque notamment le privilège d’avoir pu échanger avec une femme aussi érudite sur la culture afro-américaine.
Avec le recul, Né So représente pour Rokia Traoré bien davantage qu’un nouvel album. Il marque, selon son propre regard, un moment d’accomplissement artistique, celui où elle atteint un niveau d’épanouissement qu’elle recherchait depuis plusieurs années.
Mais cette étape n’était pas une fin.
La suite de son parcours sera marquée par de fortes turbulences judiciaires qui l’éloigneront pendant plusieurs années de la scène musicale. Depuis, l’artiste a progressivement renoué avec le public, notamment en France.
Dix ans après Né So, son œuvre conserve ainsi une résonance particulière. Elle raconte une artiste située au croisement de plusieurs mondes, capable de puiser dans les traditions maliennes tout en dialoguant avec le jazz, le rock et la littérature américaine.
Rokia Traoré n’a jamais cessé de chercher l’équilibre entre héritage et modernité. Et Né So, loin d’être une destination, apparaît comme l’une des étapes les plus fortes de cette quête.
Sunuker News Desk
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