RÉPONSE AUX RELEXIONS DE MR BABACAR GAYE SUR MA DEUXIÈME LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE (Par Abdou Fall)
J’ai lu avec beaucoup d’attention la contribution du ministre d’etat Babacar Gaye relative à ma deuxième lettre ouverte au Président de la République consacrée à la nécessité d’une refondation institutionnelle et d’une clarification démocratique dans le contexte de la crise actuelle.
Je voudrais d’abord saluer la qualité du débat ainsi engagé.
Dans une période marquée par les passions, les radicalités et les violences verbales, le Sénégal a besoin d’une confrontation sereine des idées et des propositions. Les enjeux actuels sont trop graves pour être réduits à des attaques personnelles ou à des simplifications partisanes.
La réflexion de Babacar Gaye a le mérite d’introduire plusieurs dimensions essentielles : la sécurité juridique, la continuité de l’État, la soutenabilité des réformes, la stabilité institutionnelle ainsi que les procédures de transformation démocratique.
Sur ces différents points, nos approches apparaissent davantage complémentaires que contradictoires.
Mon propos initial n’avait pas vocation à présenter un dispositif technique de transition institutionnelle, encore moins un schéma constitutionnel achevé.
Il visait avant tout à alerter sur une réalité devenue préoccupante , l’existence manifeste d’un double centre de gravité du pouvoir au sommet de l’État, dans une architecture institutionnelle qui ne prévoit aucune disposition adaptée à une telle configuration.
Faute d’avoir clarifié, dès leur arrivée au pouvoir, les rôles, les responsabilités et les rapports d’autorité au sommet de l’État, les dirigeants actuels ont laissé s’installer une situation dont les contradictions internes affectent désormais le fonctionnement même des institutions.
Les chocs d’ambitions au sein du régime prennent aujourd’hui une tournure telle qu’il serait irresponsable de demander durablement à la Nation d’en supporter les conséquences, dès lors que leurs effets se répercutent directement sur la cohérence de l’action publique, la marche de l’État et la stabilité du pays.
Or, lorsque les contradictions politiques commencent à désorganiser le fonctionnement normal des institutions, une crise politique devient progressivement une crise institutionnelle, puis potentiellement une crise de régime.
Et c’est là, me semble-t-il, le cœur de la situation politique sénégalaise actuelle.
Le face-à-face désormais installé entre le Président de la République et son ancien Premier ministre, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale, dépasse largement la simple divergence politique.
Il produit des effets directs sur la lisibilité de l’autorité publique, la cohérence gouvernementale, la chaîne de décision de l’État ainsi que sur la crédibilité du Sénégal au plan national comme international.
Nous sommes ainsi entrés dans une zone de vulnérabilité institutionnelle inédite dans l’histoire politique du Sénégal.
Pour la première fois, le pays se trouve confronté à une Assemblée nationale échappant totalement au contrôle politique du Président de la République, non pas à l’issue d’une alternance parlementaire classique, mais à travers le retournement spectaculaire d’une majorité initialement acquise au Chef de l’État et devenue, en cours de mandat, une opposition parlementaire de fait.
À cela s’ajoute une candidature à la présidence de la République annoncée par le président de l’Assemblée nationale trois ans avant l’échéance.
Des députés issus de cette majorité parlementaire vont même jusqu’à exiger du Président de la République en exercice qu’il abrège son mandat au profit de leur leader, conformément, selon eux, à un engagement souscrit dans le secret de leurs délibérations partisanes.
Le paradoxe sénégalais est ainsi le suivant .
C’est désormais la majorité élue qui demande au Président d’abréger son mandat, tandis que l’opposition, elle, s’en tient au respect du calendrier républicain.
Une telle situation crée naturellement une contradiction institutionnelle dont les effets ne peuvent durablement être contenus par les seuls mécanismes politiques ordinaires.
La clarification démocratique que nous évoquons constitue dès lors, à nos yeux, une réponse républicaine, transparente et pacifique à une tension institutionnelle inédite, avec pour objectif d’éviter l’enlisement, l’usure conflictuelle des institutions et la paralysie progressive de l’État.
D’autant qu’à l’arrivée, la promesse d’un mandat de rupture s’est progressivement transformé en mandat de transition, avec comme principal enjeu, au sein de l’actuelle majorité, la détermination de celui qui sera, au terme du mandat, le détenteur absolu du pouvoir.
C’est pourquoi je partage avec le ministre Babacar Gaye l’idée selon laquelle toute refondation sérieuse doit reposer sur une méthode, un calendrier, des garanties et un cadre juridique incontestable.
C’est dans cet esprit que pourrait être envisagé un diagnostic institutionnel partagé, prenant appui sur les travaux issus des concertations nationales, les conclusions de la Commission Mbow ainsi que sur d’autres propositions de réformes devenues nécessaires.
La question fondamentale demeure alors la suivante .
Le Sénégal peut-il durablement continuer à fonctionner avec des institutions pensées pour un exercice vertical du pouvoir alors même que la réalité politique révèle désormais l’existence de centres d’influence concurrents au sommet de l’État et une forte demande citoyenne de gouvernance plus participative ?
C’est cette contradiction entre l’architecture institutionnelle actuelle et la nouvelle réalité politique qui nourrit aujourd’hui les tensions les plus dangereuses.
La refondation institutionnelle ne doit ni masquer une crise politique ni servir d’habillage théorique à des rivalités personnelles.
Elle doit permettre de construire des institutions capables de gérer les conflits politiques sans mettre en péril la stabilité nationale.
Sur ce point, je rejoins Babacar Gaye.
Une République se consolide par des règles, des mécanismes de contrôle, des garanties démocratiques et une volonté politique responsable. Mais elle se fragilise aussi lorsqu’un système institutionnel refuse de regarder lucidement les transformations réelles du pouvoir et de la société.
Le moment est donc venu, non pas de nier la crise, mais de la traiter démocratiquement afin qu’elle débouche sur une clarification politique, institutionnelle et nationale.
C’est dans cet esprit que nous avons suggéré que le pays envisage, dans un cadre concerté et apaisé, des élections législatives anticipées précédées d’un consensus minimal sur les réformes institutionnelles devenues nécessaires, y compris sur le mode de scrutin.
D’autant qu’en provoquant eux-mêmes une crise de cette ampleur dans leurs rangs, au point de contester désormais la légitimité du Président qu’ils avaient appelé les Sénégalais à élire, les acteurs de la majorité rendent légitime que la parole soit redonnée aux citoyens, seuls détenteurs de la souveraineté populaire.
Cette exigence est d’autant plus forte que des voix importantes issues de cette même majorité appellent désormais à abréger le mandat du Président en exercice au profit de leur propre leader.
Autant de raisons qui rendent nécessaire un arbitrage citoyen afin de clarifier la nouvelle configuration politique du pays.
Le Sénégal a souvent su transformer ses crises en étapes de maturation démocratique.
Encore faut-il avoir le courage politique de reconnaître à temps les limites du système existant afin de prévenir des ruptures plus profondes.
Et c’est peut-être la double expérience que Babacar Gaye et moi-même partageons, à la fois dans l’exercice du pouvoir exécutif et dans la pratique parlementaire, qui explique notre sensibilité particulière à ces questions.
Car cette expérience nous permet de mesurer pleinement les risques que cette crise peut faire peser sur la stabilité nationale, ce capital politique et historique précieux légué par les fondateurs de la République moderne du Sénégal.
Au-delà des divergences d’approche, notre responsabilité collective demeure aujourd’hui d’aider notre pays à retrouver les voies de l’équilibre institutionnel, de la stabilité démocratique et de la confiance nationale, sans jamais perdre de vue l’essentiel : mettre les hommes qu’il faut à la place qu’il faut pour remettre le pays au travail et redonner aux Sénégalais confiance dans l’avenir.
C’est à cette exigence supérieure que doivent désormais se hisser le débat public et l’action politique.
Abdou Fall
Ancien ministre


















































Laisser une réponse
View Comments