Il existe des fautes politiques qui dépassent les divergences partisanes. Des fautes qui ne relèvent ni de la Gauche ni de la Droite, ni du pouvoir ni de l’opposition. Elles touchent aux fondements mêmes de l’Etat, à cette culture de responsabilité, de discrétion et de retenue qui distingue un dirigeant politique d’un homme d’Etat.
La récente sortie médiatique de Monsieur Ousmane Sonko, au cours de laquelle il a choisi de rendre publics des échanges privés qu’il aurait eus avec le président de la République, appartient à cette catégorie. Bien au-delà du contenu des propos rapportés, c’est le principe même de cette divulgation qui interpelle. Car lorsqu’un responsable ayant exercé les plus hautes fonctions gouvernementales décide d’exposer au grand jour ce qui relevait jusque-là de la confidence institutionnelle, il envoie un signal préoccupant sur sa conception de l’Etat.
Le Sénégal a toujours produit de grands adversaires politiques. Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia se sont opposés. Abdoulaye Wade et Abdou Diouf se sont affrontés. Macky Sall et Idrissa Seck ont connu des ruptures profondes. Pourtant, jamais la République n’a cessé de reposer sur une règle tacite. Les échanges privés entre responsables publics ne constituent pas un patrimoine personnel que l’on peut exhiber au gré des circonstances politiques.
Cette règle n’est écrite dans aucune Constitution. Pourtant, elle est au cœur de toutes les démocraties sérieuses. Elle garantit la confiance entre les institutions. Elle protège la sincérité des échanges. Elle permet aux responsables de se parler franchement sans craindre qu’une divergence passagère ne soit transformée demain en spectacle politique.
Un homme d’Etat ne dit pas tout ce qu’il sait.
Un homme d’Etat ne répète pas tout ce qu’il entend.
Un homme d’Etat ne transforme pas chaque confidence en instrument de communication.
Le véritable problème n’est donc pas ce qui a été révélé. Le véritable problème est d’avoir jugé utile de le révéler.
A cet égard, l’histoire est particulièrement instructive.
Avant de poursuivre, il convient de rappeler une vérité intemporelle sur l’exercice du pouvoir.
Charles de Gaulle affirmait que «la véritable école du commandement est la culture générale».
Cette phrase est souvent mal comprise. De Gaulle ne parlait pas simplement de connaissances intellectuelles. Il évoquait une certaine idée de la hauteur, de la retenue et du sens des institutions. Gouverner exige de savoir distinguer ce qui peut être dit de ce qui doit être tu. Tout responsable capable d’exercer durablement le pouvoir comprend qu’il existe des silences qui protègent la République davantage que de longs discours.
La divulgation d’échanges privés révèle souvent une difficulté à s’élever au-dessus des frustrations du moment. Elle traduit une conception personnelle du pouvoir où la parole publique sert moins à construire qu’à régler des comptes ou à justifier une position.
Cette attitude n’est pas nouvelle dans l’histoire politique mondiale.
Richard Nixon fut l’un des dirigeants les plus talentueux de sa génération. Pourtant, son obsession des rivalités personnelles et sa tendance à instrumentaliser les conversations privées finirent par nourrir une culture de méfiance qui contribua à sa chute. L’affaire du Watergate ne fut pas seulement un scandale politique. Elle révéla une incapacité à comprendre que certaines limites ne doivent jamais être franchies lorsqu’on exerce le pouvoir.
Dans plusieurs pays d’Amérique latine, de nombreux dirigeants populistes ont également fait de la divulgation permanente des échanges internes une méthode de gouvernement. Chaque réunion devenait un épisode de communication. Chaque désaccord devenait un spectacle. Chaque confidence devenait une arme politique. Le résultat fut presque toujours le même. L’affaiblissement progressif des institutions au profit de l’émotion et du culte de la personnalité.
L’Histoire enseigne ainsi qu’un responsable qui ne parvient pas à préserver la confidentialité des échanges finit rarement par construire des institutions solides. Il peut mobiliser les foules. Il peut susciter l’enthousiasme. Mais gouverner durablement exige autre chose que l’agitation permanente.
Il faut également mesurer les conséquences pratiques d’un tel comportement.
Quel ministre osera demain parler librement à un responsable politique qui a montré qu’il pouvait rendre publiques des conversations privées ?
Quel chef d’État étranger accordera une confiance totale à un interlocuteur dont les confidences risquent d’être exposées au premier désaccord ?
Quel collaborateur pourra s’exprimer sans réserve s’il craint que ses propos soient un jour utilisés dans une bataille politique ?
La confiance est la monnaie du pouvoir. Lorsqu’elle disparaît, les institutions s’affaiblissent.
Cette réalité est connue depuis l’Antiquité.
Avant d’en tirer les conséquences, rappelons cette réflexion célèbre.
Confucius enseignait que «lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté».
Cette citation rappelle que la parole publique est une responsabilité. Lorsqu’elle est utilisée pour brouiller les frontières entre la sphère privée et la sphère institutionnelle, elle finit par dégrader la qualité du débat démocratique. Les citoyens ne savent plus ce qui relève de l’intérêt général et ce qui relève de querelles personnelles.
Plus inquiétant encore, cette manière de faire révèle une forme de personnalisation excessive du pouvoir. Elle suggère que les institutions importent moins que les individus qui les occupent. Or, la République repose précisément sur le principe inverse.
Un Président passe.
Un Premier ministre passe.
Un gouvernement passe.
Mais les institutions demeurent.
Les grands serviteurs de l’Etat ont toujours compris cette différence fondamentale. Ils savaient que leur devoir premier n’était pas de satisfaire leur ego politique, mais de préserver le crédit des institutions qu’ils représentaient.
C’est pourquoi les véritables hommes d’Etat sont souvent ceux qui emportent avec eux, dans le silence, les secrets de leur époque.
A ce stade de la réflexion, une dernière leçon mérite d’être méditée.
Winston Churchill observait que «le courage est la première des qualités humaines, car elle garantit toutes les autres».
Le courage dont parlait Churchill n’était pas celui qui consiste à parler davantage. C’était celui qui consiste à se maîtriser. Le courage de taire une confidence. Le courage de protéger une institution même lorsque l’on est en désaccord avec ceux qui la dirigent. Le courage de placer la République au-dessus de soi-même.
La politique moderne et particulièrement celle de notre pays est déjà suffisamment envahie par le bruit, l’émotion et la mise en scène. Elle a besoin de davantage de hauteur. Elle a besoin de responsables capables de comprendre que certaines portes, une fois fermées, doivent le rester.
La grandeur d’un dirigeant ne se mesure pas à sa capacité à raconter ce qui s’est dit dans les bureaux du pouvoir. Elle se mesure à sa capacité à protéger la parole de l’Etat, y compris lorsque cette protection lui coûte politiquement.
C’est précisément dans ces moments que l’on distingue l’homme d’Etat.
Le premier cherche l’applaudissement immédiat.
Le second pense à ce qu’il laissera à la Nation lorsqu’il aura quitté la scène.
Et, toujours l’Histoire, implacable juge des ambitions humaines, a souvent montré que ceux qui ne savent pas garder les confidences du pouvoir peinent également à en assumer durablement les responsabilités.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque,
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
Quand la confidence d’Etat devient un argument politique

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