AFRIQUE

Tanzanie : le procès pour haute trahison de Tundu Lissu reprend, entre bataille judiciaire et crise de confiance

Tanzanie : le procès pour haute trahison de Tundu Lissu reprend, entre bataille judiciaire et crise de confiance

Après près de six mois d’interruption, le procès pour haute trahison visant Tundu Lissu a repris lundi 10 août devant la Haute Cour de Dar es Salaam. La défense réclame l’abandon des poursuites, estimant que le parquet ne dispose plus d’un dossier suffisamment solide. Au-delà du cas de l’opposant, l’affaire ravive le débat sur l’indépendance de la justice et l’espace politique en Tanzanie.

Sourire aux lèvres, le poing levé en signe de défi : c’est ainsi que Tundu Lissu est arrivé lundi au tribunal de Dar es Salaam, pour la reprise d’un procès qui tient en haleine la classe politique tanzanienne.

Le président du principal parti d’opposition, CHADEMA, est poursuivi pour haute trahison, une infraction particulièrement grave en Tanzanie et passible de la peine capitale. Après près de six mois d’interruption, la Haute Cour doit désormais examiner la solidité du dossier présenté par l’accusation.

L’enjeu de cette nouvelle étape est déterminant : si le parquet ne parvient pas à établir un dossier suffisamment solide, la défense entend demander que Tundu Lissu soit déclaré non tenu de répondre aux accusations et que les poursuites soient abandonnées.

Une bataille autour des preuves

Le retour du dossier devant la Haute Cour intervient après une longue bataille procédurale.

Lors d’une précédente audience devant la cour d’appel, le parquet avait demandé l’autorisation d’introduire de nouveaux éléments de preuve. La demande a été rejetée par les juges, qui l’ont considérée comme dépourvue de fondement.

Pour les avocats de Tundu Lissu, cette décision affaiblit considérablement l’accusation.

La défense soutient en substance que les éléments que le parquet cherchait à ajouter étaient suffisamment importants pour que leur exclusion fragilise le dossier dans son ensemble. Elle compte donc demander à la Haute Cour de tirer les conséquences de cette situation et de mettre fin aux poursuites.

L’accusation devra, de son côté, démontrer que les éléments déjà versés au dossier permettent de poursuivre la procédure.

Le procès se transforme ainsi en une bataille juridique autant sur le fond des accusations que sur la recevabilité et la solidité des preuves.

Le mystère autour d’un témoin

Un autre élément alimente les interrogations de la défense : l’identité d’un témoin présenté au tribunal.

Selon Brenda Rupia, porte-parole de CHADEMA, la défense affirme avoir découvert une incohérence concernant un homme présenté sous le nom d’Amin Saeed Mahamba. Le parti soutient qu’une personne portant ce nom serait décédée en 2021.

Cette affirmation, qui doit encore être établie dans le cadre de la procédure judiciaire, aurait contribué à une interruption des débats afin de vérifier l’identité du témoin.

Pour CHADEMA, cet épisode est révélateur des failles du dossier. Le parti dénonce ce qu’il considère comme une procédure politiquement motivée et met en cause la crédibilité de certains éléments présentés par l’accusation.

Ces accusations sont contestées par les autorités, qui maintiennent que la procédure relève de la justice et que les charges portées contre Lissu doivent être examinées par les tribunaux.

« No Reforms, No Election » au cœur du dossier

L’origine de l’affaire remonte à la campagne menée par Tundu Lissu avant les élections générales de 2025.

Le dirigeant de CHADEMA avait sillonné le pays avec un message devenu le slogan de son mouvement : « No Reforms, No Election » — pas de réformes, pas d’élections.

L’opposition réclamait notamment des réformes du processus électoral avant la tenue du scrutin.

En avril 2025, Lissu avait été arrêté après un rassemblement dans le sud du pays. Le parquet l’a ensuite accusé de trahison, estimant que ses appels pouvaient conduire la population à empêcher ou perturber la tenue des élections.

La charge est extrêmement lourde : en Tanzanie, la trahison constitue une infraction capitale et les personnes poursuivies pour cette infraction ne bénéficient pas de liberté sous caution.

Tundu Lissu, qui a toujours rejeté les accusations portées contre lui, présente pour sa part son combat comme une revendication politique en faveur d’un processus électoral plus transparent.

CHADEMA écarté des élections de 2025

L’affaire judiciaire est intervenue dans un contexte politique particulièrement tendu.

Quelques jours après l’arrestation de Lissu, la Commission électorale avait annoncé l’exclusion de CHADEMA des élections présidentielles et législatives de 2025.

La commission reprochait au parti de ne pas avoir signé le code de conduite électoral dans les délais impartis. Cette décision signifiait que le principal parti d’opposition ne pouvait pas participer au scrutin. Elle devait également s’appliquer aux élections partielles jusqu’en 2030, selon les déclarations de la Commission électorale rapportées à l’époque.

Pour CHADEMA, cette décision était liée à son refus de renoncer à sa campagne en faveur des réformes électorales.

Pour les autorités, il s’agissait au contraire de l’application des règles électorales.

Cette succession d’événements — arrestation de Lissu, accusation de trahison puis exclusion de CHADEMA — a suscité de nombreuses critiques de la part d’organisations de défense des droits humains et d’acteurs politiques, qui y ont vu une réduction de l’espace démocratique en Tanzanie. Le gouvernement de la présidente Samia Suluhu Hassan rejette les accusations de persécution politique et affirme que les autorités agissent dans le respect de la loi.

Un opposant déjà marqué par la violence politique

Tundu Lissu n’est pas un nouveau venu dans l’opposition tanzanienne.

Avocat de formation et figure centrale de CHADEMA, il est depuis plusieurs années l’un des adversaires les plus virulents du pouvoir.

Son parcours a également été marqué par une tentative d’assassinat en 2017. Il avait alors été touché par 16 balles lors d’une attaque à Dodoma. Il avait survécu après avoir été évacué à l’étranger pour recevoir des soins.

Son retour en Tanzanie après plusieurs années passées à l’étranger avait été perçu comme un signe de détente politique sous la présidence de Samia Suluhu Hassan.

Arrivée au pouvoir en 2021 après la mort de John Magufuli, la présidente avait initialement affiché une volonté d’assouplir certaines pratiques répressives de son prédécesseur. Mais son gouvernement a progressivement fait face à de nouvelles critiques concernant les arrestations d’opposants, les restrictions politiques et les accusations d’enlèvements ou de violences visant des membres de l’opposition. Les autorités ont rejeté ces accusations et affirmé leur engagement en faveur des droits humains.

Un procès devenu test pour la justice tanzanienne

C’est précisément ce contexte qui donne à l’affaire Lissu une portée qui dépasse largement le sort personnel de l’opposant.

Pour ses partisans, le procès est devenu un test de l’indépendance de la justice tanzanienne. Ils craignent que les poursuites pénales ne soient utilisées pour neutraliser l’un des principaux adversaires du pouvoir.

Le gouvernement soutient au contraire que les tribunaux doivent pouvoir poursuivre toute personne soupçonnée d’avoir commis une infraction, quelle que soit sa position politique.

La question centrale est donc désormais celle de la solidité juridique du dossier.

Si la Haute Cour considère que les éléments présentés par l’accusation sont insuffisants, la défense espère obtenir la fin des poursuites. Si elle estime au contraire que le parquet a suffisamment d’éléments pour poursuivre, le procès entrera dans une nouvelle phase.

Dans les deux cas, la décision sera scrutée bien au-delà de la salle d’audience.

Une échéance très attendue en septembre

Les audiences doivent se poursuivre jusqu’au 7 septembre.

D’ici là, le dossier Lissu continuera probablement d’alimenter le débat sur la démocratie, l’État de droit et la place de l’opposition en Tanzanie.

Car derrière les accusations de haute trahison se joue une question plus large : jusqu’où un opposant peut-il aller dans la contestation d’un processus électoral sans franchir la frontière entre désobéissance politique et infraction pénale ?

Pour le pouvoir tanzanien, l’affaire relève de la justice et de la nécessité de préserver l’ordre public. Pour CHADEMA, elle illustre au contraire une instrumentalisation de la justice contre l’opposition.

La Haute Cour devra désormais trancher sur le terrain du droit.

Et, dans un pays où le parti au pouvoir, le CCM, domine la vie politique depuis des décennies, chacune de ses décisions sera observée comme un indicateur de l’état réel de l’État de droit en Tanzanie.

Le prochain rendez-vous est fixé au 7 septembre. D’ici là, le sort judiciaire de Tundu Lissu restera indissociable d’une question politique plus vaste : celle de l’avenir de l’opposition et de la démocratie tanzanienne.

James Dillinger

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