Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, montre un changement frappant en interrompant régulièrement les orateurs de l’opposition, une attitude qui rappelle son propre combat contre ce type de comportement lorsqu’il siégeait en tant que député.
Il y a dans la politique des retournements plus éloquents que tous les discours. Des scènes qui, à elles seules, racontent la métamorphose d’un homme et les contradictions d’un pouvoir.
Ousmane Sonko est aujourd’hui perché au sommet de l’Assemblée nationale, marteau symbolique en main, distribuant la parole avec l’autorité de sa fonction. Mais il lui arrive désormais de se comporter exactement comme celui qu’il combattait hier, lorsqu’il siégeait sur les bancs de l’opposition.
Le pupitre a changé de propriétaire. Le paradoxe, lui, demeure.
Le théâtre des débats
La scène est presque théâtrale. Un député de l’opposition prend la parole sur un sujet qui dérange. Sonko s’impatiente. Il rappelle le règlement, reproche à l’orateur de sortir du sujet, l’invite à revenir au thème, puis finit par interrompre la parole.
Le président de l’Assemblée devient alors acteur du débat qu’il est censé arbitrer. Il ne se contente plus de faire respecter la règle : il entre dans la mêlée, répond aux contradicteurs, s’irrite contre ceux qui mettent en cause son action ou son passé politique.
Le miroir de la 13e législature
Mais il existe un problème plus embarrassant encore : Sonko a été lui-même le député qu’il semble aujourd’hui vouloir empêcher d’être.
Il faut remonter à la 13e législature, pour retrouver le jeune député Pastef face à Moustapha Niasse. Le miroir est saisissant.
Novembre 2017. Sonko conteste la limitation de son temps de parole. Il veut disposer de cinq minutes ; Moustapha Niasse lui en accorde trois. Sonko dénonce une interprétation restrictive du règlement.
Juin 2018. La scène prend une dimension spectaculaire. Un désaccord procédural oppose Sonko à Niasse. Le président de l’Assemblée veut passer à l’orateur suivant ; Sonko refuse de s’effacer et se dirige vers le pupitre. La séance est suspendue. Niasse quitte momentanément la salle.
Le jeune député explique alors, avec la fougue qui le caractérisait, qu’un élu ne doit pas être privé de son temps de parole. Il dénonce les votes sans débat. Il reproche à Niasse de vouloir interpréter le règlement selon ses propres desiderata.
Le vertige du retournement
Aujourd’hui, le même Sonko reproche à ses adversaires parlementaires précisément ce qu’il faisait hier : insister, interrompre, contester l’interprétation du règlement, revenir sur les sujets qui dérangent la majorité, refuser de considérer le pupitre comme un espace où l’autorité du président serait absolue.
Hier – il demandait au président de séance de supporter la contradiction.
Aujourd’hui – il demande aux contradicteurs de supporter le président de séance.
Hier – il dénonçait les restrictions de temps de parole.
Aujourd’hui – c’est lui qui rappelle aux députés jusqu’où ils peuvent aller.
Hier – il estimait que le président devait respecter le droit du député à parler.
Aujourd’hui – certains députés lui demandent de respecter leur droit à le contredire.
Le paradoxe est vertigineux.
Le piège des fonds spéciaux
Car le problème n’est pas que Sonko fasse respecter le règlement intérieur. Le président de l’Assemblée a évidemment le devoir de faire respecter les règles.
Le problème commence lorsque l’autorité réglementaire se confond avec l’autorité politique. Lorsque le président de séance donne le sentiment de devenir personnellement partie au débat qu’il devrait arbitrer.
Le pupitre devrait être un lieu de surplomb institutionnel. Chez Sonko, il risque de devenir un poste de combat.
Et c’est précisément ce qui s’est produit avec Abdou Mbow et Thierno Alassane Sall. Lorsque Mbow insiste sur des questions qui embarrassent la majorité, Sonko rappelle à l’ordre. Lorsque Thierno Alassane Sall invoque l’article 77 pour contester l’interprétation présidentielle, le ton monte.
Le président de l’Assemblée revendique sa fonction de « police des débats ». Ses contradicteurs l’accusent de vouloir empêcher l’opposition de parler.
La leçon de Machiavel
Cette nervosité dit moins quelque chose du règlement que du rapport de Sonko à la contradiction. Car il y a une différence fondamentale entre présider un débat et craindre un débat. Présider, c’est laisser parler celui qui vous déplaît tout en maintenant l’ordre. Craindre le débat, c’est vouloir contrôler jusqu’au contenu de la parole qui vous vise.
C’est là que le dossier des fonds dits spéciaux de la Primature devient politiquement explosif. Si Sonko considère les accusations comme infondées, il devrait pouvoir les affronter frontalement. Laisser les députés poser leurs questions, répondre point par point, produire les documents nécessaires.
Or, à chaque fois que le débat se rapproche de certaines zones sensibles, le pupitre semble devenir une forteresse.
Pourquoi ?
Machiavel aurait sans doute rappelé que le pouvoir ne se révèle jamais autant que dans sa réaction à la contradiction. Un homme véritablement sûr de sa position n’a pas besoin d’interdire la question : il répond. Il ne coupe pas la parole : il laisse parler, puis démonte l’accusation. Le silence imposé n’est donc pas une démonstration de force. Il peut être interprété comme le signe d’une vulnérabilité.
Le rebelle devenu gardien
Sonko se trouve aujourd’hui face à un piège qu’il a peut-être lui-même contribué à construire : plus il veut empêcher certains sujets de revenir au centre du débat, plus ces sujets deviennent visibles.
La bonne réponse à une accusation politique n’est pas de faire taire celui qui l’énonce. C’est de répondre suffisamment clairement pour que l’accusation perde sa force. La démocratie parlementaire repose précisément sur cette épreuve. Sonko devrait le savoir mieux que quiconque. Car il fut, pendant la 13e législature, celui qui exigeait de Moustapha Niasse qu’il accepte cette épreuve.
Il y a quelque chose de presque shakespearien dans cette métamorphose : le rebelle devenu gardien de l’ordre découvre que les mêmes cris qu’il lançait hier sont désormais dirigés contre lui.
L’Histoire est plus cruelle que le théâtre
Elle conserve les archives. Les images. Les déclarations. Et surtout, les contradictions. Le Sonko d’hier disait : « Laissez-nous parler. » Le Sonko d’aujourd’hui semble parfois dire : « Laissez-moi présider. »
Mais présider n’est pas parler à la place des autres. Présider, c’est précisément permettre aux autres de parler lorsqu’on préférerait qu’ils se taisent. Le véritable sujet n’est ni Abdou Mbow, ni Thierno Alassane Sall, ni même les fonds de la Primature. Le véritable sujet, c’est Sonko face au miroir de son propre passé.
L’épreuve du pouvoir
Il reproche aujourd’hui à ses adversaires les excès qu’il commettait hier. Il condamne chez eux l’insistance qu’il revendiquait autrefois comme un droit. Il invoque le règlement qu’il contestait lorsqu’il estimait qu’il servait à réduire sa liberté de parole.
Et le plus grand paradoxe est peut-être là : Sonko n’est pas seulement confronté à ses adversaires. Il est confronté au député Sonko.
Celui qui refusait de quitter le pupitre.
Celui qui contestait l’autorité du président.
Celui qui réclamait cinq minutes lorsque trois lui étaient accordées.
Celui qui dénonçait les votes sans débat.
Celui qui exigeait que le règlement soit appliqué sans « desiderata ».
La parole coupée, la mémoire intacte
Aujourd’hui, il est de l’autre côté du pupitre. Et c’est peut-être cette position qui lui est la plus inconfortable. Lorsqu’on est dans l’opposition, on peut confondre la liberté avec le droit de parler sans limite. Lorsqu’on préside, on découvre que la liberté consiste surtout à supporter la parole de l’autre sans transformer l’autorité en bouclier personnel.
Le pupitre donne de la hauteur. Mais il ne donne pas raison.
Le fauteuil donne du pouvoir. Mais il ne donne pas l’immunité contre la contradiction. Le micro peut être coupé. Pas la mémoire. Pas les archives. Pas les contradictions. Hier, Sonko voulait que Niasse le laisse parler. Aujourd’hui, c’est à Sonko de prouver qu’il sait laisser parler ceux qui lui parlent.
C’est peut-être cela, finalement, le véritable examen du pouvoir : ne pas savoir seulement parler quand on tient le pupitre, mais savoir écouter quand la parole se retourne contre soi.
« Le pouvoir ne se mesure pas à la hauteur du pupitre, mais à la capacité d’y supporter la contradiction sans en faire une forteresse. »
Ndiamé SAKHO,
Philosophe, Enseignant-Chercheur
Espagne : un Sénégalais de Mbour tué par balle en tentant de s’interposer dans une…
La véritable histoire du féminisme Olympe de Gouges a écrit la Déclaration des droits de…
Intelligence économique et compétitivité industrielle Dans un environnement mondial marqué par la fragmentation des chaînes…
Qui parle quand Ousmane contredit Sonko ? Ousmane Sonko me fait parfois penser à ces…
Message de Mawlana Cherif Mouhammad Aly Aïdara, guide de la communauté chiite Mozdahir à l’occasion…
Premier League : Chelsea frappe fort pour la première de Xabi Alonso et s’impose dans…