Depuis la Révolution française de 1789, événement fondateur de la modernité politique, la France entre dans une nouvelle ère marquée par la chute de la monarchie de Louis XVI et l’affirmation des principes de liberté, d’égalité et de souveraineté du Peuple. La proclamation de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen affirme que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Toutefois, cette égalité proclamée reste limitée dans son application, car elle exclut les femmes de la citoyenneté politique et juridique. Elles ne disposent ni du droit de vote, ni de l’éligibilité, ni d’une reconnaissance pleine et entière dans la société. Cette contradiction entre l’universalité des droits et leur application partielle révèle une inégalité structurelle fondatrice.
C’est dans ce contexte que Olympe de Gouges rédige en 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, texte fondateur dans lequel elle affirme que «la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits». Elle y dénonce l’exclusion des femmes de la sphère publique, revendique l’égalité politique, l’accès aux responsabilités, la liberté de pensée et l’égalité dans le mariage. Son engagement lui vaut d’être exécutée en 1793, mais son œuvre constitue le point de départ symbolique et intellectuel du féminisme moderne.
La première vague féministe s’étend du milieu du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle et correspond à la première structuration des luttes féminines organisées. Elle s’inscrit dans un contexte d’industrialisation, d’urbanisation et de développement des idées démocratiques, où les femmes participent largement à la production économique mais restent exclues de la citoyenneté et soumises à un cadre juridique patriarcal. Cette vague est principalement centrée sur l’obtention des droits civils et politiques, en particulier le droit de vote, considéré comme la clé de la citoyenneté.
Le point de départ symbolique est la Convention de Seneca Falls, première convention des droits des femmes, organisée par Elizabeth Cady Stanton et Lucretia Mott. La Declaration of Sentiments y affirme que «tous les hommes et toutes les femmes sont créés égaux», reprenant la logique des déclarations révolutionnaires pour dénoncer la domination masculine. Elizabeth Cady Stanton critique la dépendance juridique des femmes dans le mariage, qui les prive de droits sur leurs biens, leurs enfants et leur liberté individuelle. Elle insiste sur la nécessité d’une réforme complète du droit civil et familial. Susan B. Anthony incarne la désobéissance civile en refusant de payer ses impôts sans droit de vote, affirmant que la représentation politique est un droit fondamental. Emmeline Pankhurst dirige un mouvement plus radical au Royaume-Uni, utilisant manifestations, grèves de la faim et actions directes pour imposer le suffrage féminin. En France, Hubertine Auclert dénonce l’incohérence d’une République qui proclame l’égalité mais exclut les femmes du vote et de la vie politique.
Cette vague aboutit progressivement à des avancées historiques majeures : les femmes obtiennent le droit de vote en Nouvelle-Zélande dès la fin du XIXe siècle, ce qui constitue une première mondiale ; aux Etats-Unis au début du XXe siècle avec le dix-neuvième amendement ; au Royaume-Uni après la Première Guerre mondiale, puis de manière complète quelques années plus tard ; en Turquie dans les années 1930 ; et enfin en France en 1944. Cette première vague marque donc l’entrée des femmes dans la citoyenneté politique et la reconnaissance progressive de leur statut de citoyennes.
La deuxième vague féministe s’étend du milieu du XXe siècle jusqu’aux années 1980, et marque une rupture majeure dans l’histoire du féminisme. Elle ne se limite plus à l’égalité juridique mais s’attaque aux structures profondes de domination sociale, économique, culturelle et symbolique. Elle apparaît dans un contexte d’après-guerre où les femmes, malgré leurs droits politiques, restent confinées à des rôles domestiques et subordonnés.
Simone de Beauvoir occupe une place centrale dans cette vague. Dans Le Deuxième Sexe, elle analyse la construction sociale de la femme et démontre que la féminité n’est pas naturelle mais fabriquée par la société. Elle affirme qu’«on ne naît pas femme, on le devient», et explique que la femme est historiquement définie comme «l’Autre» de l’homme, c’est-à-dire un être secondaire. Elle critique les institutions patriarcales comme le mariage, la maternité imposée et la dépendance économique.
Betty Friedan, dans The Feminine Mystique, décrit le malaise profond des femmes américaines enfermées dans le rôle de ménagères malgré le confort matériel de l’après-guerre. Elle montre que ce malaise est collectif et structurel, et non individuel. Kate Millett, dans Sexual Politics, développe une analyse politique de la domination masculine, qu’elle identifie comme un système présent dans la famille, la culture et la littérature. Angela Davis apporte une dimension essentielle en montrant que les oppressions sont multiples et croisées, notamment entre sexisme, racisme et classe sociale.
Cette vague revendique des transformations profondes : droit à la contraception, légalisation de l’avortement, égalité salariale, autonomie économique, accès au travail et lutte contre les violences faites aux femmes. Elle est consolidée par la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, adoptée par l’Onu, qui engage les Etats à éliminer toutes les formes de discrimination sexiste.
La troisième vague féministe apparaît dans les années 1990 et s’étend jusqu’aux années 2010. Elle naît d’une critique des limites de la deuxième vague, jugée trop homogène et centrée sur les expériences des femmes blanches occidentales de classe moyenne. Elle introduit une vision plus complexe et diversifiée du féminisme, fondée sur la pluralité des expériences et des identités.
Kimberlé Crenshaw développe le concept fondamental d’intersectionnalité, montrant que les discriminations ne sont pas isolées mais se combinent et produisent des formes spécifiques d’oppression selon le genre, la race, la classe sociale ou encore l’origine. Bell Hooks propose un féminisme radicalement inclusif qui relie sexisme, racisme et capitalisme, affirmant que la libération des femmes ne peut être complète sans transformation globale de la société. Judith Butler, dans Gender Trouble, bouleverse la pensée féministe en affirmant que le genre est une construction sociale et performative, produite par les comportements répétés et les normes sociales, et non une réalité naturelle.
Cette vague élargit le féminisme aux questions d’identité, de diversité et de reconnaissance des minorités, notamment les personnes Lgbtq+. Elle remet en cause les normes traditionnelles de genre et propose une vision plus fluide et inclusive des identités féminines.
La quatrième vague féministe se développe à partir des années 2010 et est fortement portée par les réseaux sociaux, qui permettent une mobilisation rapide et mondiale. Elle se caractérise par une dénonciation massive des violences sexuelles, du harcèlement, des féminicides et des inégalités persistantes dans tous les domaines.
Le mouvement MeToo, lancé par Tarana Burke et popularisé en 2017, constitue un tournant majeur en libérant la parole des victimes à grande échelle. Il met en lumière la banalisation des violences sexuelles dans les milieux professionnels, médiatiques, politiques et privés, et transforme profondément la perception sociale du consentement et des rapports de pouvoir.
Emma Watson incarne un féminisme institutionnel et mondial à travers la campagne HeForShe, qui appelle les hommes à participer activement à l’égalité des sexes. Malala Yousafzai représente, quant à elle, un féminisme universel centré sur le droit fondamental à l’éducation des filles, soulignant que les inégalités de genre restent profondes à l’échelle mondiale.
Cette vague s’attaque aussi aux enjeux contemporains tels que le cyberharcèlement, les féminicides, les violences conjugales, les inégalités salariales persistantes et la sous-représentation des femmes dans les instances de pouvoir. Elle s’appuie sur des instruments juridiques internationaux comme la Convention d’Istanbul et la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui renforcent la protection des femmes dans les sociétés et les contextes de conflit.
Ainsi, le féminisme apparaît comme un mouvement historique évolutif et multidimensionnel, qui passe d’une revendication d’égalité juridique à une lutte globale contre toutes les formes de domination, d’inégalités et de violences. Chaque vague enrichit le mouvement en élargissant ses concepts, ses combats et ses acteurs, contribuant à transformer profondément les sociétés contemporaines.
Ramatoulaye LY
Etudiante en Master 1 droit public
Présidente de l’Association Femme Et Vision
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