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L’ARBRE À PALABRE CADRE PRIVILÉGIÉ DE RÉSOLUTION DES CONFLITS EN AFRIQUE

En Afrique bien avant l’avènement de la justice fruit de la colonisation , les problèmes de société se réglaient à l’arbre à palabre . Comment fonctionnait -il . Source A a rencontré l’historien traditionaliste Sobel Dione .

 

Etymologiquement, le mot palabre vient de l’espagnol « palabra » et a le sens de parole, de discussion, de conversation longue et oiseuse. En tant que cadre d’organisation de débats contradictoires, d’expression d’avis, de conseils, de déploiement de mécanismes divers de dissuasion et d’arbitrage, la palabre, tout au long des siècles, est apparue comme le cadre idoine de résolution des conflits en Afrique noire.

La palabre, incontestablement, constitue une donnée fondamentale des sociétés africaines et l’expression la plus évidente de la vitalité d’une culture de paix. Partout en Afrique noire, on retrouve à quelques nuances près, la même conception de la palabre, considérée comme phénomène total, dans lequel s’imbriquent la sacralité, l’autorité et le savoir, ce dernier étant incarné par les vieillards qui ont accumulé, au fil des ans, sagesse et expérience .

Véritable institution, la palabre est régie par des normes établies, et les principaux acteurs doivent justifier d’une grande expertise. La palabre se tient toujours en un lieu chargé de symboles : sous un arbre, près d’une grotte, sur un promontoire ou dans une case édifiée spécialement à cet effet ; tous ces endroits sont marqués du sceau de la sacralité. La date de la palabre n’est pas laissée au hasard ; elle doit correspondre à un moment propice déterminé par les géomanciens.

En principe, la palabre est ouverte à tous, ce qui fait d’elle un cadre d’expression sociale et politique de grande liberté. Parfois cependant, pour des raisons de confidentialité, les jeunes enfants et les femmes réputées bavardes en sont exclus. La palabre est une affaire de longue durée et le circuit toujours compliqué des débats invite à la patience.

Outre la parole, il y a une symbolique de gestes ritualisés, des silences lourds de signification, tout cela étant l’expression d’une éducation et d’une culture fort élaborées. La palabre n’a pas pour finalité d’établir les torts respectifs des parties en conflit et de prononcer des sentences qui conduisent à l’exclusion et au rejet.

Sur son sens, l’historien informe que « La palabre apparaît plutôt comme une logothérapie qui a pour but de briser le cercle infernal de la violence et de la contre violence afin de rétablir l’harmonie et la paix. Ainsi, chez les Dogon au Mali, il est établi que l’intérêt commun exige la paix, et que les nuages porteurs de pluies fuient les lieux où règne le désordre.

Aussi, la sagesse Sereer au Sénégal veut qu’en cas de conflit, les deux parties partagent les responsabilités, la considération suprême étant le maintien de la tranquillité interne, au terme d’un pardon mutuel. Ainsi donc, la problématique de la dissuasion, de la prévention et de la résolution des conflits se traduit dans les sociétés traditionnelles africaines par l’adage suivant, formulé par les Banen du centre du Cameroun : « éviter la guerre à tout prix, faire la guerre quand on n’a pas pu l’éviter, mais toujours rétablir la paix après la guerre ».

Cela traduit, de façon intrinsèque, la culture de paix qui a été un facteur dominant dans le processus historique de l’Afrique traditionnelle, en dépit de la dithyrambe sur le hauts faits de guerre des bâtisseurs d’empires, et d’une certaine ethnographie qui a délibérément mis en emphase les conflits intertribaux. C’est l’étape de la palabre, des interminables joutes et plaidoyers verbaux qui peuvent durer des jours et des semaines, voire même des mois comme lors de certaines conférences de réconciliations traditionnelles.

Loin d’être des palabres inutiles, comme le pensent certains négociateurs modernes pressés et obnubilés par les résultats à court terme, cette tradition est très importante. C’est d’elle que dépendra, en fin de compte, la vigueur des accords conclus et l’engagement des parties. En effet, dans le processus de résolution des conflits, la manière dont les négociations sont menées s’avère aussi importante que les résultats eux-mêmes.

Ces séances de palabres servent à vider son sac, remonter aux origines du problème, exprimer ses griefs ou les sentiments ressentis, les souffrances endurées, visiter l’histoire des conflits et des accords de paix signés. L’art de la rhétorique et du geste, les talents poétiques et même humoristiques sont utilisés pour émouvoir les cœurs, frapper les esprits et finalement défendre son cas. La palabre se propose moins de distribuer des sanctions que de convaincre, de réconcilier, de restaurer la paix dans la communauté perturbée par le conflit.

Elle milite contre une vision très pénalisante de la société. A l’inverse de surveiller et punir, la palabre se caractérisait plutôt par discuter et racheter. Ces prises de parole opèrent comme des séances de thérapie de groupes, comme une psychanalyse à travers laquelle chaque camp exprime ses douleurs, ses frustrations et par là expurge les rancœurs accumulées. Quand on sait que chez les Africains le ventre est le point névralgique des sentiments et des émotions, mais aussi le foyer de la volonté et du souffle de vie, l’on comprend la signification thérapeutique qu’ils accordent à ces séances.

Pour finir Sobel Dione rappelle que « dans l’esprit de l’Africain, il ne suffit pas de régler un conflit et de redresser les torts subis. Encore faut-il prévenir les futurs conflits. Il est donc important de veiller à la guérison de la plaie et à la sauvegarde de la solidarité et de la cohésion sociale. La cérémonie pour sceller la réconciliation est donc une étape tout aussi importante dans le processus. Il faut faire en sorte que chaque partie ait le sentiment d’avoir gagné quelque chose dans les négociations ou d’avoir, au moins, sauvegardé l’intérêt général de la communauté. Cette démarche qui rappelle un peu la méthode moderne de résolution des conflits appelée « the win-win approach » appelle à une sorte de mise en scène. Tout un cérémonial est organisé autour de cette réconciliation pour rappeler la portée sociale et l’intérêt communautaire des décisions prises. On procède au sacrifice de certains types d’animaux au cours duquel on invoque Dieu, les esprits des ancêtres communs et des saints afin de bénir le verdict.

N'diawar Diop

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