De l’incohérence de Guy Marius Sagna au bilan réel de Pastef
Le lancement du parti Kiiraay – Les patriotes républicains par le Président Bassirou Diomaye Faye, le 25 juillet 2026 au King Fahd, a suscité une salve de réactions dont la plus virulente est venue d’un allié historique : le député Guy Marius Sagna. Sa sortie mérite une attention -non pour la disqualifier d’un revers de main, mais parce qu’elle illustre un glissement plus large. Ce discours ne s’est jamais construit sur la rigueur ; il s’est toujours nourri de l’émotion propre au registre populiste, et cette émotion, d’un souverainisme africaniste qui pouvait autrefois se réclamer d’une cohérence idéologique, s’est aujourd’hui réduite à une simple partisannerie pastéfienne. Un examen attentif de cette sortie conduit à une conclusion inconfortable pour son auteur : le procès qu’il instruit contre Diomaye Faye s’applique, terme pour terme, à celui qu’il continue de protéger.

Un précédent historique qui n’en est pas un
Sagna a affirmé que «les seuls présidents qui ont créé des partis politiques après leur accession au pouvoir sont des présidents qui ont fait des coups d’Etat». La formule est frappante ; elle ne résiste pas à l’examen. Paul Biya en offre le contre-exemple le plus net : arrivé au pouvoir le 6 novembre 1982, non par un coup d’Etat mais par succession constitutionnelle, après la démission de Ahmadou Ahidjo, ce n’est que trois ans plus tard, en mars 1985, qu’il a transformé le parti unique hérité –l’Union nationale camerounaise- en un parti nouveau, le Rassemblement démocratique du Peuple camerounais, taillé pour asseoir sa légitimité propre, distincte de celle de son prédécesseur. La création, ou la refondation, d’un parti après l’accession au pouvoir n’est donc pas la signature exclusive des présidents putschistes ; c’est aussi, et peut-être surtout, une manœuvre classique de consolidation chez des chefs d’Etat arrivés par voie légale. La généralisation de Sagna relève de la rhétorique mobilisatrice, pas de la démonstration.

Un balai qui ne balaie que d4un côté
Le balai n’appartient pas à Sagna : c’est le symbole que Diomaye Faye avait lui-même brandi durant la campagne présidentielle de 2024. En l’accusant d’avoir «laissé le balai souverainiste pour choisir la poubelle néocoloniale», Sagna insinue une trahison des objectifs qui avaient porté l’alternance. C’est une lecture contestable. Un balai présidentiel ne s’arrête pas à une campagne électorale : il agit en continu, à la manière d’une armée, précisément parce que le chef de l’Etat est le garant des institutions, de l’intégrité du territoire et de la paix civile. Or, ce sont justement ces valeurs -institutions respectées, cohésion territoriale, concorde- que la conduite de Sonko et de son Pastef a mises à mal jusqu’ici, bien davantage que ne le fait la création d’un nouveau parti.
C’est sur ce terrain institutionnel, précisément, que le bilan de Sonko interroge. Sagna lui a tout donné -loyauté, activisme de terrain, prison- dans une configuration institutionnelle qu’aucun Premier ministre sénégalais n’avait connue avant lui. Jeune Afrique le qualifie d’«hyper-Premier ministre» ; une analyse plus fine parle de «dyarchie inversée» : le numéro deux du parti devenu Président, le numéro un devenu chef du gouvernement, cumulant la légitimité charismatique, la direction d’une majorité parlementaire écrasante (130 sièges sur 165) construite autour de sa personne, et jusqu’à une tentative -retoquée par le Conseil constitutionnel le 12 juillet 2026- d’élargir encore par la Constitution les pouvoirs du Premier ministre. A cette concentration institutionnelle, s’ajoutent des gestes difficilement conciliables avec la paix civile qu’un chef de gouvernement est censé préserver : l’appel lancé à ses ministres de déserter le gouvernement plutôt que d’y siéger sous l’autorité présidentielle, et une élection à la présidence de l’Assemblée nationale, quatre jours à peine après son limogeage, que l’opposition elle-même a qualifiée de «coup d’Etat constitutionnel». Face à cette latitude sans précédent et à cet usage de la force institutionnelle, le balai de Sagna reste rangé.
Cette même vigilance lui a par ailleurs manqué au moment de nommer son propre mouvement -non par choix stratégique cette fois, mais faute d’avoir anticipé, dès l’origine, la confusion que ce nom allait produire. Fondateur de Frapp-France Dégage, Sagna a dû clarifier publiquement sa position à plusieurs reprises et sur plusieurs années : en 2019 déjà, il précisait ne pas être «contre la France mais contre l’impérialisme français» ; en août 2024 sur la Rts, il insistait encore, expliquant que réclamer le départ des soldats français du Sénégal n’équivalait pas à être «contre la France». Deux clarifications distinctes, à cinq ans d’intervalle, sur le même point : c’est l’aveu, répété, qu’une formulation portant le nom d’un pays plutôt que celui d’une politique précise -contrairement à «Algérie libre», qui énonçait un objectif positif, ou à «Yankee go home», qui visait une présence militaire circonscrite- crée une confusion référentielle que son auteur est contraint de désamorcer sans cesse. Ce n’est pas une preuve d’infériorité intellectuelle ; c’est le signe d’un manque de calcul à long terme au moment de fixer les termes de son propre combat.

La rupture et la transparence à l’épreuve des faits
Car c’est bien là que le procès instruit contre Diomaye Faye devrait, par cohérence, se retourner contre le pouvoir réel qu’a exercé Sonko. Pastef s’est construit sur la promesse de rupture et de transparence ; l’exercice du pouvoir en offre un bilan singulièrement contrasté avec ce mot d’ordre.
Le rapport du cabinet Forvis Mazars sur la dette publique, commandé par le gouvernement lui-même et livré en juin 2025, a fixé le ratio dette/Pib à 132% à fin décembre 2024 dans le périmètre consolidé du Fmi. Deux ans après l’alternance, ce rapport n’a toujours pas été publié dans son intégralité -le Bulletin statistique de la dette, rendu public le 14 juillet 2026 après une attente prolongée, l’omet purement et simplement, alors que sa divulgation relève désormais d’une obligation légale au titre de la loi sur l’accès à l’information de septembre 2025. La porte-parole du Fmi elle-même a évoqué la nécessité d’un nouvel audit -signe que le premier peine à emporter la confiance.
L’affaire dite «des 8 milliards de Bakel» suit le même schéma : une enveloppe votée pour les sinistrés des inondations de 2024 à Bakel, Matam et Podor, dont plusieurs élus et habitants contestent avoir vu la moindre trace, malgré les annonces officielles de transfert. Une plainte pour détournement présumé a été déposée devant le Pôle judiciaire et financier.
L’indemnisation des victimes des manifestations de 2021-2024 -5 milliards de F Cfa, réduits d’une enveloppe initiale de 8 milliards- pose une question de fond que l’opposition a formulée sans détour : depuis quand un gouvernement indemnise-t-il en dehors de toute décision de Justice, sans filtre judiciaire pour distinguer le manifestant pacifique de l’acteur de violences ? Le paradoxe le plus frappant reste occulté : les gérants de stations-services dont les établissements ont été incendiés durant ces mêmes émeutes, n’ont à ce jour reçu aucune indemnisation. L’Etat répare les «martyrs» de la contestation sans réparer les victimes des dégâts que cette contestation a elle-même causés.
Quant aux licenciements dans les secteurs public et parapublic, l’écart entre les chiffres est lui-même un symptôme : quand le Collectif des travailleurs licenciés évoque plus de 30 000 cas depuis l’alternance, le ministre de la Fonction publique n’en reconnaît, après vérification, que 351. Que la vérité se situe dans l’un des deux chiffres ou, plus vraisemblablement, dans un désaccord de périmètre entre eux, l’ampleur même de la divergence -près d’un facteur cent- trahit une absence de comptabilité publique fiable sur un sujet social sensible entre tous. Et parmi ces cas documentés, certains portent une signature claire : au Fongip, treize employés en contrat à durée indéterminée ont été licenciés et remplacés par trente-trois militants de Pastef.

Ce qu’on ne peut nier
Il serait malhonnête, et contre-productif, de prétendre que Pastef n’a rien apporté. Le mandat obtenu par les urnes -54, 28% dès le premier tour en mars 2024, puis 130 sièges sur 165 en novembre- reste une alternance démocratique, pas une prise de force. La Direction générale des Impôts et domaines a mobilisé 2915 milliards de F Cfa en 2025, en hausse de 12%. Le déficit budgétaire s’est réduit, de 13, 4% du Pib en 2024 à 6, 4% en 2025 selon le Fmi. Le départ des troupes françaises du territoire national est un engagement tenu. Et la mise à l’agenda même de la reddition des comptes, aussi imparfaite que soit son exécution, a produit un effet réel sur le débat public sénégalais.
Mais reconnaître ces acquis ne fait que rendre plus net le constat central : l’écart entre l’ambition proclamée et l’exécution vérifiable. La rigueur fiscale progresse, mais la dette globale reste hors de contrôle. La reddition des comptes est brandie comme totem, mais le rapport qui devait la fonder reste caché. La rupture avec les pratiques de l’ancien régime est revendiquée, mais le recrutement partisan qu’on lui reprochait s’est reconstitué sous une autre bannière.

Retourner le balai
Guy Marius Sagna a raison de s’inquiéter d’une dérive du pouvoir personnel. Il a tort de croire que cette dérive n’a qu’un seul visage. Le Président qui crée son parti après deux ans de pouvoir n’invente rien que l’histoire politique africaine n’ait déjà connu par des voies parfaitement légales. Le Premier ministre qui, en position de force inégalée, laisse un rapport d’audit dans un tiroir, des milliards sans traçabilité et des chiffres de licenciements que son propre gouvernement ne parvient pas à établir, mérite au moins le même balai. La cohérence, en politique comme dans l’usage des symboles qu’on manie, ne se négocie pas selon la personne qu’on vise.
Waly Latsouck FAYE
banjafaye@gmail.com