Éthiopie : le retour de la guerre menace de faire basculer la Corne de l’Afrique
L’Éthiopie replonge dans une grave crise sécuritaire. Depuis le 22 septembre, les affrontements se sont intensifiés dans le nord du pays entre les forces fédérales et plusieurs groupes armés, quelques jours seulement après la création d’une coalition réunissant sept mouvements rebelles. Parmi eux figurent le TPLF, les forces Fano et l’Armée de libération oromo. Cette recomposition militaire fait craindre une nouvelle guerre de grande ampleur dans un pays de plus de 130 millions d’habitants.
La Corne de l’Afrique connaît une nouvelle montée de tension. En Éthiopie, les combats qui se déroulaient depuis plusieurs semaines dans certaines zones du nord ont pris une nouvelle dimension après l’annonce, le 20 septembre, d’une alliance entre sept mouvements armés et politiques opposés au gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed.
Baptisée Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival, cette coalition rassemble des organisations issues de plusieurs régions et communautés du pays. Son objectif affiché est de mettre fin au pouvoir d’Abiy Ahmed et de mettre en place une administration de transition avant l’organisation d’un processus politique.
L’alliance réunit notamment le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), l’Amhara Fano National Movement et l’Oromo Liberation Army (OLA). Quatre autres organisations provenant notamment des régions Afar, Somali, Benishangul-Gumuz et Gumuz complètent cette coalition.
Cette association est particulièrement spectaculaire parce que certains de ses membres ont été adversaires directs lors des précédents conflits. Leur rapprochement repose donc moins sur une vision politique commune que sur un objectif partagé : contester le pouvoir central et contraindre Abiy Ahmed à quitter le pouvoir.
Le TPLF, acteur central du conflit
Le TPLF occupe une place particulière dans cette nouvelle configuration.
Pendant près de trois décennies, le mouvement tigréen a joué un rôle déterminant dans la politique éthiopienne. Il a dominé la coalition au pouvoir à Addis-Abeba jusqu’à l’arrivée d’Abiy Ahmed en 2018.
La relation entre le nouveau Premier ministre et les dirigeants tigréens s’est rapidement détériorée, jusqu’au déclenchement de la guerre du Tigré en novembre 2020.
Après deux années de combats extrêmement meurtriers, le gouvernement fédéral et le TPLF avaient signé l’accord de Pretoria en novembre 2022. Cet accord avait permis de mettre fin aux principales hostilités et d’ouvrir une période de transition.
Mais les tensions n’ont jamais totalement disparu.
Depuis plusieurs mois, les relations entre Addis-Abeba et les autorités tigréennes se sont de nouveau détériorées. Le TPLF a notamment rétabli en mai une structure politique régionale antérieure à la guerre et réinstallé Debretsion Gebremichael à la tête du Tigré, remettant en cause l’architecture politique issue de l’accord de paix.
Des affrontements ont ensuite opposé les forces tigréennes et fédérales, notamment près de la frontière soudanaise. Les combats se sont intensifiés à partir de la fin août et ont finalement débouché sur une nouvelle escalade cette semaine.
Fano et l’OLA : deux autres fronts contre Addis-Abeba
Le retour des combats ne concerne toutefois pas uniquement le Tigré.
Dans la région Amhara, les forces Fano combattent le gouvernement fédéral depuis 2023. Leur rébellion avait notamment été déclenchée après la décision d’Abiy Ahmed de réorganiser les forces spéciales régionales, décision perçue par une partie des responsables et combattants amhara comme une menace pour leur autonomie sécuritaire.
Plus au sud, l’Oromo Liberation Army, ou OLA, mène depuis plusieurs années une insurrection contre le gouvernement fédéral dans certaines parties de l’Oromia.
Ces mouvements ont cependant leurs propres revendications, leurs propres zones d’influence et parfois des intérêts contradictoires.
C’est l’une des principales fragilités de la nouvelle coalition.
Les sept groupes peuvent être unis contre Abiy Ahmed sans nécessairement partager la même conception de l’avenir de l’Éthiopie. Les questions territoriales, ethniques et constitutionnelles pourraient rapidement ressurgir si le gouvernement central venait à perdre davantage de contrôle.
Des analystes cités par Al Jazeera soulignent précisément cette difficulté : la coalition constitue une nouvelle plateforme commune contre le pouvoir fédéral, mais les divergences entre ses membres pourraient devenir beaucoup plus importantes une fois la question d’Abiy Ahmed réglée.
Une coalition aux ambitions considérables
Dans leur déclaration fondatrice, les membres de l’Alliance for Survival disent vouloir renverser le gouvernement actuel et instaurer une administration transitoire inclusive.
Le projet dépasse donc la simple contestation militaire. Il vise à ouvrir une nouvelle séquence politique.
Mais pour parvenir à cet objectif, les groupes doivent d’abord transformer leur alliance politique en véritable coordination militaire.
C’est loin d’être acquis.
Les forces rebelles sont réparties sur un territoire immense et ne disposent pas nécessairement d’une chaîne de commandement commune. Certaines sont séparées par plusieurs centaines de kilomètres et ont des priorités militaires différentes.
L’alliance pourrait ainsi constituer une menace sérieuse pour le gouvernement sans pour autant être capable, à court terme, de mener une offensive coordonnée jusqu’à Addis-Abeba.
Mekelle au cœur de la nouvelle escalade
La situation s’est néanmoins rapidement aggravée.
Les forces tigréennes ont repris des positions stratégiques dans le Tigré et ont notamment pris le contrôle de l’aéroport international Alula Aba Nega de Mekelle, selon plusieurs sources. Les liaisons aériennes avec la région ont été suspendues, accentuant l’isolement de la capitale tigréenne.
Dans le même temps, les combats se sont étendus vers les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar.
Des frappes de drones ont également été rapportées. Certaines informations faisant état de victimes civiles n’ont toutefois pas pu être vérifiées indépendamment, ce qui complique encore l’évaluation précise de la situation sur le terrain.
À Mekelle, la population vit désormais dans la crainte d’une nouvelle guerre. Des habitants ont commencé à chercher des moyens de quitter la ville et de rejoindre d’autres régions du pays, selon des témoignages recueillis par l’Associated Press.
Le spectre du conflit de 2020-2022
La principale inquiétude est évidemment de voir l’Éthiopie renouer avec le scénario de 2020.
La guerre du Tigré avait provoqué des déplacements massifs de population et une grave crise humanitaire. Elle avait également entraîné de fortes tensions diplomatiques entre l’Éthiopie, l’Érythrée et plusieurs acteurs régionaux.
Le risque aujourd’hui est d’autant plus important que les nouveaux affrontements interviennent dans un pays déjà confronté à plusieurs foyers d’insécurité.
L’Amhara, l’Oromia et le Tigré connaissent des conflits distincts. À cela s’ajoutent les tensions avec l’Érythrée et les rivalités géopolitiques autour de l’accès à la mer Rouge.
La situation éthiopienne dépasse donc largement les frontières du pays.
L’Érythrée dans toutes les interrogations
Le rôle de l’Érythrée constitue l’une des grandes inconnues de cette nouvelle crise.
Le gouvernement éthiopien a accusé l’Érythrée de soutenir certains groupes de la nouvelle coalition. Asmara rejette ces accusations. Reuters rapporte également que les autorités éthiopiennes affirment que certains membres de l’alliance bénéficieraient d’un soutien financier érythréen, ce que l’Érythrée conteste.
La question est particulièrement sensible compte tenu de l’histoire récente entre les deux pays.
Abiy Ahmed avait reçu le prix Nobel de la paix en 2019 après son rapprochement spectaculaire avec le président érythréen Isaias Afwerki. Mais cette période d’apaisement n’a pas supprimé les rivalités stratégiques entre Addis-Abeba et Asmara.
L’accès éthiopien à la mer Rouge reste notamment une question géopolitique majeure.
Une nouvelle guerre dans le nord pourrait donc avoir des conséquences bien au-delà du Tigré.
Abiy Ahmed face à plusieurs fronts
Pour le Premier ministre éthiopien, la situation représente un défi considérable.
Abiy Ahmed est arrivé au pouvoir en 2018 avec un programme de réformes politiques et économiques. Il avait rapidement entrepris de libéraliser certains secteurs de la vie politique et de normaliser les relations avec l’Érythrée.
Mais son gouvernement a ensuite été confronté à une succession de crises armées.
Après la guerre du Tigré, les combats dans l’Amhara et l’Oromia ont continué à exercer une forte pression sur l’État fédéral.
Les élections législatives de 2026 ont par ailleurs reconduit la domination du Parti de la prospérité, mais plusieurs grandes forces d’opposition n’y ont pas participé et le scrutin a été perturbé dans certaines régions par l’insécurité.
La question qui se pose désormais est celle de la capacité du gouvernement à maintenir son contrôle territorial tout en évitant une généralisation du conflit.
Une nouvelle guerre serait lourde de conséquences
L’Éthiopie est l’un des pays les plus peuplés d’Afrique et constitue un acteur stratégique majeur de la Corne de l’Afrique.
Une guerre généralisée aurait des conséquences humanitaires, économiques et géopolitiques importantes. Elle pourrait provoquer de nouveaux déplacements de populations, perturber les échanges commerciaux et accroître les tensions avec les pays voisins.
Le Soudan, déjà ravagé par sa propre guerre, partage une longue frontière avec l’Éthiopie. Une dégradation de la situation dans le Tigré pourrait donc avoir des répercussions supplémentaires sur les mouvements de population et la sécurité régionale.
Pour l’heure, les informations disponibles montrent surtout une escalade rapide, mais il reste difficile de déterminer si la coalition des sept groupes pourra réellement fonctionner comme une force militaire unifiée.
Son existence constitue néanmoins un changement majeur : des mouvements auparavant séparés par leurs origines, leurs territoires et leurs revendications ont choisi de placer leur opposition à Abiy Ahmed au-dessus de leurs divergences immédiates.
Le danger pour l’Éthiopie est désormais que cette alliance transforme plusieurs conflits régionaux en une confrontation nationale.
Après deux années de paix fragile, le Tigré est à nouveau au centre de la crise. Et avec l’implication potentielle de l’Amhara, de l’Oromia, de l’Afar et de la frontière érythréenne, c’est toute la stabilité de la Corne de l’Afrique qui pourrait être affectée.
Sunuker News Desk

















































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