Le dossier Yakaar-Teranga prend une nouvelle tournure au Sénégal. Quelques jours après la révélation, par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, d’un contentieux financier évalué à 55 millions de dollars, soit près de 30 milliards de francs CFA, l’Inspection générale d’État (IGE) aurait été chargée de faire la lumière sur les conditions dans lesquelles cette somme n’aurait pas été recouvrée au profit de l’État.
Selon les informations rapportées ce jeudi 10 septembre par L’Observateur, l’IGE aurait été activée sur instruction du président de la République, Bassirou Diomaye Faye. L’institution de contrôle aurait également saisi le ministre de l’Énergie, du Pétrole et des Mines, Abdourahmane Diouf, afin de l’informer officiellement de l’ouverture d’une mission d’investigation sur le dossier.
Cette enquête annoncée intervient au lendemain d’une déclaration particulièrement remarquée du Premier ministre à l’Assemblée nationale. Présentant sa Déclaration de politique générale le 8 septembre, Ahmadou Al Aminou Lô avait affirmé que le retrait de Kosmos Energy du bloc Yakaar-Teranga comportait des « manquements à corriger », notamment concernant le recouvrement d’indemnités estimées à 55 millions de dollars à l’expiration de la licence en juillet 2026.
Le chef du gouvernement avait surtout dénoncé ce qu’il considère comme une renonciation injustifiée aux intérêts financiers de l’État. Selon son récit, « quelqu’un s’est cru en droit de se substituer à l’État et de faire grâce à Kosmos de cette somme ».
Cette déclaration a immédiatement relancé les interrogations sur la gestion de l’accord ayant permis à la compagnie américaine de quitter le bloc gazier.
Le contraste avec les annonces faites quelques mois plus tôt est au cœur de la polémique.
Le 22 avril 2026, l’État du Sénégal et Kosmos Energy avaient conclu un accord portant sur le retrait de la compagnie du bloc Yakaar-Teranga. Le lendemain, l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko avait présenté l’opération comme un accord obtenu « sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal ».
À l’époque, Kosmos avait confirmé travailler avec PETROSEN afin de se retirer du bloc, après avoir échoué à trouver un partenaire permettant de développer le projet selon un modèle jugé commercialement viable.
Quelques mois plus tard, le gouvernement affirme donc qu’une somme substantielle devait néanmoins revenir à l’État à l’expiration de la licence. Le Premier ministre estime cette créance à 55 millions de dollars.
C’est précisément cette apparente contradiction qui nourrit aujourd’hui le débat : comment un retrait présenté en avril comme étant sans contrepartie financière pour le Sénégal peut-il désormais déboucher sur une demande de recouvrement de près de 30 milliards de francs CFA ?
Pour le gouvernement, il ne s’agirait pas nécessairement d’une contradiction, mais d’un problème lié aux obligations financières attachées à la fin du contrat et à la manière dont le dossier a été traité.
L’IGE devra notamment, si les informations rapportées sur sa mission sont confirmées, examiner la chronologie des décisions, les documents contractuels, les obligations de Kosmos et les conditions dans lesquelles l’État a ou non préservé ses droits financiers.
Mis en cause dans les débats autour de la gestion du dossier, l’ancien directeur général de PETROSEN Alioune Guèye a fermement rejeté les accusations portées contre lui.
Dans une longue tribune publiée sur les réseaux sociaux et présentée comme un « droit de réponse », il soutient qu’« personne ne doit 55 millions de dollars à l’État » et affirme que l’accord signé le 22 avril ne constitue en aucun cas une renonciation aux droits du Sénégal.
Alioune Guèye s’appuie notamment sur la clause 8 de l’accord de retrait, qu’il présente comme une disposition préservant les droits de la République du Sénégal au titre du contrat de recherche et de partage de production (CRPP).
Dans son argumentaire, l’ancien patron de PETROSEN conteste également l’interprétation selon laquelle la signature de l’accord aurait privé l’État d’une créance de 55 millions de dollars. Il affirme être prêt à fournir les documents nécessaires et à répondre devant toute institution chargée d’établir les faits.
Cette position rejoint celle qu’il avait développée dans son « Mon droit de réponse », où il insistait sur la distinction entre une dépense ou un engagement financier de Kosmos et une dette immédiatement exigible par l’État.
L’intéressé se dit ainsi disposé à collaborer avec les organes de contrôle afin que le dossier soit examiné sur pièces plutôt que sur la base d’accusations politiques.
L’affaire ne se limite désormais plus à un affrontement entre responsables gouvernementaux et anciens gestionnaires du dossier.
L’OSIDEA, l’ONG 3D et le Forum du Justiciable ont demandé à l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) de s’autosaisir du dossier. Les trois organisations estiment que le montant évoqué et les enjeux liés à la gestion des ressources naturelles justifient une clarification indépendante des responsabilités éventuelles.
L’enjeu dépasse en effet la seule question des 55 millions de dollars. Yakaar-Teranga constitue l’un des grands projets gaziers du Sénégal et occupe une place importante dans la stratégie de souveraineté énergétique du pays.
Après le départ de Kosmos, PETROSEN doit désormais jouer un rôle central dans la poursuite du projet. Des experts estiment que la compagnie nationale dispose des capacités juridiques et institutionnelles nécessaires pour prendre le relais, tout en soulignant la nécessité de nouer des partenariats techniques pour le développement du gisement.
Le retrait de Kosmos n’avait donc pas seulement ouvert une nouvelle page industrielle. Il a également laissé derrière lui un dossier contractuel et financier dont les contours font désormais l’objet d’un examen politique, administratif et potentiellement judiciaire.
Avec l’intervention annoncée de l’IGE, une question centrale se pose désormais : les 55 millions de dollars évoqués par le Premier ministre constituent-ils une créance effectivement due à l’État, et si oui, pourquoi n’ont-ils pas été recouvrés ?
La mission d’investigation devrait précisément permettre de confronter les différentes versions, les contrats, les correspondances administratives et les décisions prises au fil du processus. En attendant ses conclusions, aucune responsabilité individuelle ne peut être considérée comme établie.
Le dossier Yakaar-Teranga, présenté hier comme une opération de retrait sans coût financier pour le Sénégal, devient ainsi l’un des dossiers les plus sensibles de la gouvernance des ressources naturelles du pays.
Sunuker News Desk
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