Autrefois cœur battant de la pêche artisanale saint-louisienne, le récif de Diattara est désormais englobé dans le champ gazier offshore Grand Tortue Ahmeyim (GTA). Privés d’accès à leurs zones de pêche traditionnelles, confrontés à la baisse de leurs revenus et au risque de l’émigration clandestine, les acteurs de la Langue de Barbarie sont venus porter leur colère à Dakar, lors du 5ᵉ Forum africain sur les entreprises et les droits de l’homme. Entre périmètres de sécurité, dénonciations de violences et appels à la réparation, le cri de détresse de toute une communauté interpelle l’État et le géant BP.
À quelques kilomètres des côtes de Saint-Louis, le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) ne se résume plus à une promesse de développement pour les pêcheurs de la Langue de Barbarie. Pour ceux qui vivaient de Diattara, une zone de pêche traditionnelle aujourd’hui soumise aux restrictions liées aux installations gazières, le projet a bouleversé le quotidien : accès réduit à la mer, captures et revenus jugés en baisse, familles fragilisées et, pour certains, tentation de l’émigration. Au 5ᵉ Forum africain sur les entreprises et les droits de l’homme, qui s’est tenu du 29 septembre au 1ᵉʳ octobre 2026 à Dakar, la colère des pêcheurs de la Langue de Barbarie est remontée à la surface.
« Libérer Diattara ! Libérer Diattara ! » Le cri a résonné dans la salle du 5ᵉ Forum africain sur les entreprises et les droits de l’homme. Des pêcheurs venus de Saint-Louis y ont porté une revendication devenue, selon eux, le symbole d’un combat qui dure depuis des années : retrouver l’accès à une zone qui a longtemps fait vivre des générations de familles sur la Langue de Barbarie.
Au large de Saint-Louis, Diattara était bien plus qu’un récif. C’était un immense écosystème marin au cœur de la pêche artisanale du Nord. Un garde-manger, un patrimoine transmis des grands-pères aux pères, puis aux fils.
El Hadj Dousse Fall, président des pêcheurs artisanaux à la ligne de Saint-Louis, en parle comme d’un héritage familial : « Tout ce que vous voyez comme grand matériel est venu de Diattara parce que Diattara est un récif qui donnait beaucoup de poissons… »
Mais, poursuit-il, « actuellement, Diattara, notre héritage, est transformé en champ gazier parce que le gaz y est installé. »
Avec les installations du projet GTA, les pêcheurs disent avoir vu leur espace de travail considérablement se réduire. Selon El Hadj Dousse Fall, les restrictions concernent notamment une zone de sécurité d’environ un kilomètre autour du champ gazier.
« Pourquoi BP ne peut-il pas cohabiter avec les pêcheurs ? », s’interroge-t-il.
Derrière cette question se cachent des centaines de pirogues et des milliers de personnes qui dépendent directement ou indirectement de la mer. El Hadj Dousse Fall évoque plus de 400 pirogues qui fréquentaient habituellement la zone, avec trois à quatre personnes à bord. À cette chaîne s’ajoutent porteurs, mareyeurs, transformatrices, vendeuses et familles.
Pour ces ménages, l’impact touche directement les revenus, l’alimentation et la stabilité du foyer. Face à l’absence de perspectives, certains regardent désormais vers l’Espagne. Des pêcheurs qui faisaient vivre leurs familles grâce à leur pirogue se retrouvent tentés par une autre traversée, beaucoup plus incertaine.
Mais la colère ne s’arrête pas à la perte d’accès à Diattara. Elle concerne aussi les conditions dans lesquelles les pêcheurs disent être traités lorsqu’ils tentent d’approcher la zone de sécurité autour du champ gazier.
« Nous, les pêcheurs de la Langue de Barbarie, sommes fatigués. La Marine nationale, qui assure la sécurité du champ gazier, nous interdit les lieux. Elle nous saisit nos pirogues, tabasse nos enfants, les torture, et cela, nous le déplorons haut et fort », accuse El Hadj Dousse Fall.
Le responsable associatif demande également à l’État de prendre ses responsabilités : « L’État doit demander à BP ce qu’il compte faire pour les pêcheurs impactés », soutient-il, en rappelant les dispositions du Code pétrolier relatives à la réparation et à l’indemnisation.
Pour les pêcheurs, il ne s’agit pas de s’opposer par principe au développement du secteur gazier, mais d’exiger des réponses claires sur les conséquences du projet sur leurs activités et sur le respect des engagements pris à leur endroit.
C’est précisément sur cette question que l’ONG Synergie et Développement (SynDev) a lancé une campagne de plaidoyer en faveur des pêcheurs de la Langue de Barbarie. Pour son directeur exécutif, Aly Sagne, les communautés concernées tentent depuis près de dix ans d’obtenir de BP et de Kosmos Energy une prise en compte réelle des impacts subis sur leurs moyens de subsistance et leurs droits fondamentaux.
« La RSE, ce n’est pas cela », tranche Aly Sagne. « S’il y a des impacts, il faut réparer. C’est le principe du pollueur-payeur. »
SynDev rappelle que les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme reposent sur trois piliers essentiels : l’État doit protéger les populations, les entreprises doivent respecter les droits humains et, lorsqu’il y a des violations ou préjudices, les victimes doivent pouvoir obtenir réparation.
« Nous ne sommes pas contre le développement, nous ne sommes pas contre les investissements étrangers », insiste Aly Sagne. Mais, selon lui, l’exploitation industrielle ne peut se faire au prix de la destruction des moyens de subsistance et de la cohésion sociale des communautés locales.
Au cœur du dossier se trouve donc une question fondamentale : comment concilier l’exploitation gazière offshore et la survie d’une communauté centenaire dépendant des ressources de la mer ?
Pour les pêcheurs de la Langue de Barbarie, Diattara n’est pas un simple espace maritime. C’est un lieu de mémoire, de travail, de transmission et de survie. À Dakar, leurs voix sont venues rappeler que derrière les plateformes et les promesses de croissance économique, il y a des familles qui refusent d’être les oubliées du boom gazier.
Pour ces communautés, le progrès ne peut avoir de sens que s’il protège ceux qui vivent du territoire, respecte leurs droits et répare les préjudices. Diattara exige désormais des actes : protéger, respecter et réparer.













































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