DÉCRYPTAGE — La mutinerie survenue récemment à Niamey vient rappeler la fragilité des régimes militaires installés au pouvoir au Sahel. Au Niger, au Mali comme au Burkina Faso, les juntes avaient fait de la lutte contre les groupes jihadistes et de la restauration de la souveraineté nationale les principaux arguments de leur prise de pouvoir. Mais plusieurs années plus tard, la persistance de l’insécurité et les difficultés rencontrées sur le terrain militaire mettent ces régimes face à leurs propres contradictions.
La situation reste tendue à Niamey après les événements du week-end. Des coups de feu et des explosions ont été entendus samedi dans plusieurs secteurs de la capitale, notamment aux abords de la Base 101, une importante installation militaire située près de l’aéroport international.
Des tirs auraient également été signalés à proximité du palais présidentiel. Si les circonstances exactes de ces incidents restent à établir, l’épisode est particulièrement sensible dans un pays dirigé par des militaires depuis le renversement du président Mohamed Bazoum en juillet 2023.
Le plus préoccupant pour les autorités est que la menace ne provient pas uniquement des groupes armés actifs dans les zones frontalières. Elle semble également avoir trouvé un écho au sein même de l’appareil militaire.
Les revendications précises des mutins n’ont pas été clairement rendues publiques. Plusieurs sources évoquent toutefois un mécontentement lié notamment aux affectations de militaires et aux conditions dans lesquelles les soldats sont engagés sur le terrain.
Des frustrations concerneraient également le manque de moyens, notamment d’appui aérien et d’équipements, dans un contexte où les forces nigériennes continuent de subir la pression de groupes armés.
La situation nigérienne renvoie à une problématique plus large qui concerne également le Mali et le Burkina Faso.
Dans ces trois pays, les coups d’État militaires ont été présentés par leurs auteurs comme une rupture avec des gouvernements civils jugés incapables de contenir l’expansion des groupes jihadistes.
Au Mali, le colonel puis général Assimi Goïta s’est progressivement imposé à la tête du pays après les coups d’État de 2020 et 2021. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré a pris le pouvoir en septembre 2022, après plusieurs années d’aggravation de la menace sécuritaire.
Au Niger, le général Abdourahamane Tchiani a renversé Mohamed Bazoum en juillet 2023.
Malgré leurs trajectoires différentes, ces trois régimes ont développé un discours politique relativement similaire : reconquête du territoire, renforcement des armées nationales, réduction de la dépendance vis-à-vis des partenaires occidentaux et affirmation d’une souveraineté accrue.
Mais une difficulté demeure : la prise du pouvoir par les militaires n’a pas, à elle seule, réglé la question sécuritaire.
Au Mali, malgré la réorganisation de l’appareil militaire et le départ progressif de plusieurs partenaires occidentaux, les groupes armés continuent de représenter une menace importante dans différentes régions du pays.
Le Burkina Faso connaît lui aussi une situation particulièrement difficile. Les autorités ont entrepris une vaste mobilisation de volontaires et de forces auxiliaires afin d’augmenter leurs capacités militaires. Cette stratégie témoigne cependant de l’ampleur du défi auquel l’État est confronté.
Le Niger, pour sa part, reste exposé sur plusieurs fronts, notamment dans les zones proches du Mali, du Burkina Faso et du Nigeria.
La création de l’Alliance des États du Sahel (AES), réunissant les trois pays, a renforcé leur coopération politique et sécuritaire. Les dirigeants de l’organisation présentent cette alliance comme un instrument destiné à leur permettre de répondre collectivement aux menaces et de s’affranchir davantage des anciennes architectures régionales.
Derrière les discours politiques, une réalité demeure : mener une guerre contre des groupes armés mobiles, dispersés et connaissant parfaitement leur environnement nécessite des moyens considérables.
Le renseignement, la surveillance aérienne, les drones, les moyens de transport, les équipements individuels et collectifs ainsi que la capacité à évacuer rapidement les soldats blessés sont devenus des éléments essentiels de la lutte antijihadiste.
C’est pourquoi les éventuelles frustrations exprimées au sein des forces armées doivent être prises au sérieux. Lorsque des militaires déployés sur les fronts estiment manquer de moyens ou de soutien, la question dépasse le simple cadre opérationnel : elle peut progressivement devenir un problème politique pour le pouvoir.
L’épisode de Niamey constitue à cet égard un signal particulièrement sensible. Une junte qui tire sa légitimité de sa capacité à restaurer l’autorité de l’État et à renforcer l’armée ne peut ignorer durablement les éventuels mécontentements au sein de cette même institution.
Pour les juntes du Sahel, l’enjeu n’est donc plus uniquement de justifier leur arrivée au pouvoir. Il s’agit désormais de démontrer que leur modèle politique produit des résultats tangibles.
La souveraineté revendiquée doit notamment se traduire par une amélioration de la sécurité des populations, une meilleure protection des territoires et une capacité accrue des États à assurer leurs missions régaliennes.
Dans le cas contraire, le risque est de voir apparaître un paradoxe : des régimes arrivés au pouvoir au nom de la lutte contre l’insécurité pourraient eux-mêmes être fragilisés par la persistance de cette insécurité.
La situation au Niger rappelle ainsi que le principal défi des juntes sahéliennes ne se situe peut-être plus seulement dans leur confrontation avec leurs anciens partenaires étrangers ou avec les groupes jihadistes. Il réside également dans leur capacité à maintenir la cohésion de leurs propres forces armées et à convaincre les populations que les sacrifices consentis produiront effectivement une amélioration durable de leurs conditions de sécurité.
L’incident de Niamey pourrait enfin avoir une portée régionale. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont fait le choix de renforcer leur coopération au sein de l’AES et de présenter leur alliance comme une alternative aux structures régionales traditionnelles.
Mais cette ambition repose en grande partie sur leur capacité à obtenir des résultats sur le terrain.
La question centrale est donc désormais simple : combien de temps ces régimes pourront-ils encore faire de la sécurité leur principal argument de légitimité si les populations et les militaires continuent de subir le poids de la guerre ?
L’avenir politique de l’AES pourrait, en grande partie, dépendre de la réponse apportée à cette question.
Sunuker News Desk
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