Née à Pikine, Mame Ndiaye Savon a été éduquée par sa baajen -une sœur de son père, figure d’autorité et de transmission. Cette star de TikTok, connue pour ses lives époustouflants et ses produits de dépigmentation à succès fabriqués artisanalement, a grandi au cœur de la banlieue dakaroise. L’école n’était pas sa vocation : elle l’a fréquentée sans grand intérêt, passant fièrement pour la perturbatrice qui amusait la galerie. Elle n’était pas douée pour les études, et elle s’en est rendu compte assez tôt. Animant les récréations, divertissant ses camarades, lançant des vannes et des blagues qui faisaient éclater tout le monde de rire, elle ne se projetait pourtant pas dans un avenir scolaire. Gaat baari solo -comme on dit-, elle ne passait jamais inaperçue. Son nom, dans toutes les bouches, lui avait forgé une réputation.
Garçon manqué, elle se bagarrait, se mêlait de tout et de rien, mais devait toujours rendre des comptes à celle qui l’avait éduquée. Sa baajen, loin d’être complaisante, lui appliquait des corrections sévères. Pourtant, son décrochage scolaire ne l’a pas menée vers une vie de rue, ni à l’errance permanente. Pour sa baajen, qui vouait un culte au travail et à la dignité, il était hors de question que cette enfant, confiée par ses parents biologiques, mène une adolescence exposée. Elle l’emmena donc dans un salon de coiffure. Mais Mame, en insoumise incurable, n’y resta pas longtemps : très tôt, elle fut convaincue qu’elle n’était pas faite pour recevoir des ordres. L’enfant terrible voulait tracer son propre chemin, faire preuve d’autonomie et ne pas avoir à plier sous des injonctions.
C’est au détour du marché Zinc, en pleine saison chaude et en pleine période des préparatifs de la Tabaski, qu’elle eut l’idée de vendre de l’eau fraîche, avec la bénédiction de sa baajen. Mame Ndiaye Savon a un passé, un vécu, un destin qui ont façonné le personnage qu’elle est devenue, star incontestée des réseaux sociaux. La vente d’eau fraîche, en la mettant en contact permanent avec le public, affina son sens du relationnel et du négoce. Sa baajen l’encouragea dans cet effort de dignité et de gain licite, conquis à la sueur de son front. Mame enchaîna alors le commerce, diversifiant ses produits. Elle s’installa au marché Zinc, y vendit des cosmétiques, tout en faisant du commerce ambulant dans les rues de Pikine, donnant ses produits à crédit, avec des paiements échelonnés par tranches journalières. Elle mena cette vie durant de longues années, amassant patiemment ses bénéfices pour mieux se projeter dans les affaires.
C’est en fréquentant un de ses fournisseurs de savon -à qui elle avait demandé de lui blanchir la peau- qu’elle apprit à fabriquer elle-même savons et crèmes dépigmentants (jammb), une pratique courante au Sénégal en dépit de nombreuses mises en garde sanitaires. Ses savons connurent un réel succès, lui valant une clientèle fidèle et un fan club qui l’apprécie autant pour ses produits que pour sa joie de vivre, ses délires et ses écarts de langage codés, qui font le bonheur de ses milliers de followers.
Ce parcours a bâti chez Mame une confiance inébranlable en elle-même. Ses boutiques se sont multipliées, ses voyages d’affaires se sont intensifiés, son aura est devenue fulgurante. Mame Ndiaye Savon ne doit sa réussite à personne, même si elle reste reconnaissante envers ses proches fidèles -notamment son mari actuel, qui fut son livreur, et sa baajen, à qui elle a dédié le nom de son entreprise (Mame Ndiaye Savon). La pauvre enfant qui a souffert à ses débuts jouit aujourd’hui d’une réussite matérielle qu’elle n’hésite pas à exhiber fièrement, revendiquant haut et fort sa réalisation personnelle. Elle comptabilise publiquement, sans pudeur, ses biens : voitures, maisons, magasins, voyages. Mère célibataire ayant élevé seule ses enfants, elle tient à leur prouver qu’il n’existe pas de destins forclos, et que la volonté peut renverser les pronostics les plus sombres.
Pour prendre sa revanche sur une société qui ne vous prête attention que lorsque l’avoir l’emporte sur l’être, Mame Ndiaye n’affiche aucune modestie. Elle veut montrer à qui veut le voir et l’entendre qu’elle est assise sur une mine d’or, grâce au travail et à la volonté. Mais chez elle, l’argent n’est pas une fin en soi : plus que gagner, elle aspire à demeurer intemporelle, à occuper en permanence l’actualité des réseaux sociaux. En période de Magal, les publications aguicheuses de sagnessé et de lingots d’or qu’elle étale sont innombrables.
Mame Ndiaye Savon entreprend avec un marketing pointu, fondé sur son style d’adresse unique à sa communauté TikTok. Son mindset, façonné à l’école de la rue, lui a permis de tirer son épingle du jeu, en ayant l’audace de bâtir un business sur le xessal -pourtant controversé au Sénégal. Pour désamorcer toute critique, elle fut elle-même la première à tester ses produits, blanchissant sa peau dans une liberté cosmétique et esthétique qu’elle assume sans flancher. Elle incarne une liberté esthétique qui bouscule les normes, tout en évoluant sur un terrain médicalement glissant, où le danger est souvent occulté par le rêve de blancheur. Armée d’un courage et d’une persévérance rares, elle se montre indifférente aux jugements et n’hésite pas à monter au créneau contre ses détracteurs.
Parmi les influenceuses tiktokeuses, Mame occupe une place royale. Elle est le reflet souterrain de notre société, un personnage qui cristallise des réalités et des dynamiques sociales profondes. En cela, elle permet de déchiffrer les aspirations, les contradictions et les ressorts intimes d’un Sénégal contemporain en pleine mutation, où l’audace populaire et la débrouillardise rivalisent avec les normes établies pour écrire de nouvelles légendes urbaines.
Mafama GUEYE
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