La décision de la Ville de Dakar de s’attaquer aux bâtiments menaçant ruine répond à une urgence incontestable : protéger les vies humaines. Dans une capitale où certains immeubles vieillissants présentent des risques importants pour leurs occupants et les riverains, l’inaction serait difficilement défendable.
Mais une démolition peut-elle constituer, à elle seule, une politique urbaine ?
C’est précisément le débat que relance Momar Ndiaye, directeur de l’Aménagement urbain et de la Restructuration et candidat à la mairie de la Ville de Dakar. Dans une lettre ouverte adressée à Abass Fall, il reconnaît le caractère « salutaire » des opérations engagées, tout en contestant leur logique si elles ne s’accompagnent pas d’une solution pour les familles concernées.
Son message est simple : il faut démolir lorsque la sécurité l’exige, mais il faut surtout savoir ce que l’on reconstruit derrière les gravats.
Le principal argument développé par Momar Ndiaye est social.
Lorsqu’un immeuble est déclaré dangereux, l’urgence commande son évacuation. Mais que devient la famille qui y vivait ?
C’est là que se situe, selon lui, l’angle mort d’une politique exclusivement centrée sur la démolition.
Une famille évacuée peut se retrouver hébergée provisoirement chez des proches, contrainte de louer un logement qu’elle ne peut pas durablement financer ou, dans les situations les plus difficiles, exposée à une nouvelle forme de précarité.
« Démolir sans reloger ne résout pas le problème, il le déplace », résume-t-il.
La formule mérite d’être prise au sérieux. Car derrière chaque bâtiment vétuste se trouvent non seulement des murs fragilisés, mais également des histoires familiales, des propriétaires, des locataires, des ayants droit et parfois plusieurs générations ayant construit leur vie dans le même quartier.
La question n’est donc plus seulement : comment faire disparaître le danger ?
Elle devient : comment protéger les habitants sans les transformer en victimes collatérales de la rénovation urbaine ?
Momar Ndiaye propose de faire de la Médina un terrain d’expérimentation.
Son idée repose sur un principe différent de la simple démolition : déconstruire progressivement les bâtiments les plus fragiles, reloger temporairement leurs occupants, puis reconstruire des logements adaptés, notamment en hauteur.
Cette logique dite « tiroir » permettrait de travailler par étapes. Pendant qu’un immeuble est reconstruit, les ménages seraient temporairement relogés avant de retrouver leur logement.
L’objectif serait ainsi d’éviter le scénario classique dans lequel une opération de démolition règle un problème de sécurité tout en créant simultanément un problème social.
Cette approche suppose cependant une condition essentielle : anticiper le relogement avant la démolition.
C’est probablement l’un des points les plus sensibles du débat. Une politique de renouvellement urbain crédible ne peut pas commencer par les pelleteuses. Elle doit commencer par un recensement précis des habitants, des propriétaires et des ayants droit, ainsi que par un mécanisme financier et foncier permettant d’organiser la reconstruction.
L’autre question soulevée par Momar Ndiaye est moins spectaculaire, mais tout aussi importante : que devient le foncier après la démolition ?
Un terrain libéré qui reste vacant peut rapidement devenir un espace d’occupation anarchique, de dépôts sauvages ou de nouvelles constructions précaires.
La démolition ne doit donc pas être considérée comme la fin de l’opération, mais comme le premier acte d’un projet urbain.
C’est ici que sa proposition de partenariat public-privé prend tout son sens.
Dans son schéma, les terrains libérés pourraient servir à financer des programmes de reconstruction intégrant des logements destinés aux anciens occupants, mais également des équipements collectifs et une réserve de logements sociaux ou communautaires.
Le principe serait de transformer une contrainte — le bâti dangereux — en opportunité : reconstruire une ville plus sûre, plus dense et mieux organisée.
Au-delà de la question urbanistique, cette controverse constitue également un test politique pour l’équipe municipale d’Abass Fall.
Le maire veut démontrer que la municipalité est capable d’agir concrètement sur les problèmes quotidiens des Dakarois. La lutte contre les immeubles menaçant ruine peut donc apparaître comme un symbole fort d’une mairie qui privilégie la sécurité des citoyens.
Mais cette politique sera jugée autant sur la manière de démolir que sur la capacité à reconstruire.
Une mairie qui détruit un immeuble dangereux et laisse ses occupants sans solution pourrait être accusée d’avoir traité le symptôme sans s’attaquer à la maladie.
À l’inverse, une municipalité capable d’organiser le relogement, la reconstruction et la requalification des quartiers pourrait transformer cette crise du bâti en véritable projet politique.
C’est précisément le pari proposé par Momar Ndiaye.
Le débat renvoie finalement à une question fondamentale : à qui appartient Dakar et quelle ville veut-on construire pour les générations futures ?
La sécurité est évidemment non négociable. Aucun propriétaire, locataire ou élu ne peut raisonnablement défendre le maintien d’un bâtiment dont la fragilité constitue une menace imminente.
Mais la sécurité ne peut pas être pensée indépendamment du droit au logement, de la protection des ménages et de la préservation du tissu social.
La référence faite par Momar Ndiaye au Code de l’Urbanisme et aux mécanismes de renouvellement urbain traduit justement cette volonté de dépasser les interventions ponctuelles pour installer une véritable politique publique.
Son raisonnement invite donc à déplacer le curseur : ne plus considérer les bâtiments menaçant ruine uniquement comme des problèmes à éliminer, mais comme des espaces à reconstruire.
Le problème dépasse largement quelques immeubles identifiés par les services municipaux.
Dakar est une ville ancienne, dense, confrontée à une pression démographique et foncière considérable. Dans certains quartiers historiques, le vieillissement du bâti, la sur-occupation des logements et l’insuffisance de l’entretien posent des questions structurelles.
Si chaque bâtiment dangereux doit être traité au cas par cas, la capitale risque de multiplier les opérations d’urgence sans jamais résoudre le problème de fond.
Il faut donc une stratégie à long terme : cartographier les bâtiments vulnérables, hiérarchiser les risques, sécuriser les habitants, organiser le relogement, mobiliser le foncier et reconstruire.
C’est cette vision que défend Momar Ndiaye.
La question posée au maire Abass Fall dépasse finalement sa personne.
Dakar veut-elle simplement démolir les bâtiments qui menacent de s’effondrer ou profiter de cette crise pour repenser ses quartiers ?
La première option répond à l’urgence.
La seconde construit l’avenir.
La phrase de Momar Ndiaye résume tout l’enjeu : « La sécurité ne se décrète pas. Elle se construit avec les habitants, pas à leur place. »
Le défi de la municipalité sera désormais de démontrer que les deux exigences — protéger immédiatement et reconstruire durablement — ne sont pas contradictoires.
Car derrière chaque immeuble démoli, il y a une famille. Et derrière chaque terrain libéré, il y a une possibilité : celle de bâtir un Dakar plus sûr, mais aussi plus humain.
Sunuker News Desk
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