Au Sénégal, la littérature islamique gagne en lettres de noblesse – le soleil

La Journée mondiale du livre est traditionnellement l’occasion de parler de l’état de la littérature, avec souvent un intérêt prononcé pour la littérature française. Au moment où les rumeurs sur un désintéressement à la lecture enflent au fil des ans, l’attrait culturel à la littérature islamique passe presque inaperçu. Bien qu’elle soit une voie pour l’éducation des peuples.

 

Par Mamadou Oumar KAMARA

« Les livres ont été les fenêtres du monde », s’enthousiasmait la Direction générale de l’Unesco, l’année dernière, en commentant le confinement décrété dans le monde, suite à la pandémie de Covid-19. Les livres ont d’ailleurs toujours été des fenêtres du monde et une porte pour les civilisations. Combien de personnes connaissent une partie du monde sans n’y avoir jamais été, où éprouvent de la nostalgie dans un lieu qu’elles viennent de découvrir physiquement ? Elles ont très nombreuses, et Amath Cissé en fait partie. Jeune collégien, il dévorait déjà à cœur joie et avec grande fascination le mythique roman « Une si longue lettre » de Mariama Bâ.

« Plus tard, alors que j’étais au lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque, je suis allé au quartier Médina avec les amis. C’était ma première fois. Mais je vous jure que, dans les ruelles, je mettais en scène des passages du livre dans ma tête. Je voyais autour de moi la maison des Fall, l’accident du petit Malick et d’autres passages cultes du roman. Cela n’arrête pas de me fasciner aujourd’hui encore », se remémore Amath, dans un sourire béat légèrement voilé par les fumées de sa cigarette. C’est ce voyage particulier qui est principalement l’objectif d’Aïssatou Seck. Elle dit lire pour « s’évader, entrer dans l’histoire et la vivre pleinement ». Dans ses lectures, poursuit la jeune journaliste, elle « imagine et rend réels les personnages, les animaux et les paysages », mais cherche aussi à enrichir sa culture et son vocabulaire.

Cette étrange et douce illusion est, en effet, le but de la plupart des lecteurs. Pour ceux que la fiction enchante, essentiellement. Ils s’enflamment du génie rédactionnel et l’audace de l’auteur, de sa créativité artistique, de la passion de l’intrigue, la finesse de l’observation et de la pulsion que tout ceci engendre. A l’occasion des journées dédiées au livre et à la lecture, ce sont particulièrement ce type de lecteurs qui est encensé. Et c’est habituellement à l’aune du nombre de « ces puristes de la littérature » que la situation du livre est mesurée. Souleymane Ndao, lui, a fini d’être vaincu par ce diktat. Lecteur assidu du Coran et des poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, il ne se considère pourtant pas comme un « lecteur ».

« Du moins, je ne m’intéresse qu’aux livres qui parlent de Serigne Touba. Quand j’étais encore étudiant, je lisais, au besoin, des ouvrages qui traitaient ma matière », avoue l’ancien étudiant en Sciences politiques à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ils sont nombreux dans le cas de Souleymane Ndao. Beaucoup de lecteurs des écritures saintes ou des écrits de saints musulmans s’affranchissent du cercle des amoureux littéraires. Ils ont fini par distinguer ceux qui lisent pour le plaisir et eux qui lisent pour s’ancrer dans la foi. En réalité, tous ceux qui lisent opèrent le voyage d’illusion et renforcent leur culture. Une visite de la boutique Drouss, spécialisée dans la vente de livres de littérature islamique, conforte ce principe.

« DROUSS », UN CAFE-LIBRAIRIE ATYPIQUE

La boutique Drouss, logée à Scat Urbam, passe presque inaperçue sur cette voie qui mène au terminus Dakar Dem Dikk. L’intérieur est dominé par la sobriété et la sérénité. Une bibliothèque occupe presque tout le pan gauche de ce petit périmètre. D’autres livres sont exposées dans une armoire de verre dont l’arrière sert de caisse. Une autre table de chevet supporte des ouvrages et autres livrets de pratique religieuse. « C’est pour la consultation de nos invités qui viennent ici pour des échanges et des cafés littéraires improvisés », informe Abdou Sèye, le gérant du lieu. C’était d’ailleurs l’idée d’origine de Drouss. Il se veut un café-librairie où quiconque peut venir acheter un livre ou partager ses connaissances livresques, pour une diffusion généreuse des savoirs et cultures islamiques. Le petit salon au cœur du commerce invite d’ailleurs aussitôt le client ou le visiteur à cet esprit.

Au moment où nous discutons avec le gérant, quatre jeunes filles du lycée Sergent Malamine Camara ex-Lymodak s’invitent dans la boutique. Deux sont voilées, l’autre duo dévoile mèches et perruche peroxydée. Toutes quatre portent des pantalons plutôt garnis. Elles sont reçues dans une grande urbanité par Abdou Sèye qui les taquine sur la rudesse du ramadan. La meneuse, dans un langage très poli, s’excuse d’avoir raté une causerie à laquelle les avait invitées le gérant. Elle prétexte les cours et les corvées domestiques. « Ce n’est rien. Je voulais juste que vous profitiez des enseignements de notre invité, mais il y aura d’autres occasions Inshaa Allah », répond Abdou Sèye, doigts croisés sur le ventre et le regard sur le tapis. Après le départ des lycéennes, l’auteur du livre « Des hommes autour du serviteur de l’Envoyé » précise : « C’est l’esprit de la boutique. Nous voulons recevoir tout le monde car nous pensons que tous doivent avoir accès à ces connaissances et se cultiver à leur guise. Nous refusons de porter des jugements et nous concentrons sur le fait que cela peut créer une heureuse émulation ». Il raconte que, quelquefois, des jeunes hommes et femmes hésitent à entrer du fait de leur habillement. Mais ils sont aussitôt encouragés à rejoindre la boutique et demander tout ce qu’ils veulent.

La boutique est justement fréquentée par tous les âges et presque toutes les couches. Les livres en vente et la fourchette de prix en attestent. On y trouve des livres de 1.500 à 80.000 FCfa. L’étagère abrite diverses couvertures. « Comment jeûner » d’Abu Bakr Farès, « L’Apaisement du cœur » d’Al Ghazali, « Le Mémorial des saints » de Farid Al Diin Attar, « Le Temps des marabouts » de David Robinson et Jean-Louis Triaud, des exemplaires de Coran et de ses exégètes, le coran traduit, des livres des khassaïdes de Serigne Touba, « Le Pèlerinage et l’Umra », des livres sur l’éducation sexuelle et du mariage en islam, entre autres vadémécums de la pratique islamique. Ces couvertures déterminent la diversité de la clientèle. Pour la rare collection de Tafsir Ibn Jarir at-Tabari, Abdou Sèye confie qu’il y a que des vieux qui la demandent car les jeunes ne le connaissent pas vraiment.

« Il y en a aussi qui viennent pour des livres en français avant de prendre la résolution d’apprendre l’arabe et le coran. Des personnes d’âge mûr viennent aussi le soir pour apprendre autour des livres. Durant les grandes vacances, nous rassemblons les plus jeunes de 9h à 13h pour leur apprendre la religion. C’est justement à cela que servent les livres, la culture mais aussi l’éducation des personnes », signifie l’informaticien éditorial et co-auteur de « Buso Baali, La Muridiyya au(x) féminin(s) ». La démarche est englobante. Elle intègre également les valeurs et langues nationales, dont la littérature est appropriée pour servir de vecteur, dans le pays et le monde. Abdou Sèye y revient dans l’entretien.

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ABDOU SEYE, LIBRAIRE

 

« Cette littérature affermit la foi et peut être plus populaire »

 

Le gérant de « Drouss », Abdou Sèye revient dans cet entretien sur l’état et divers avantages de la littérature religieuse au Sénégal.

 

Vous êtes dans la diffusion de la littérature islamique, et mouride particulièrement à travers cette librairie. Estimez-vous qu’elle atteint ses objectifs ?

C’est complexe. Déjà, il est avéré que, partout, les jeunes ne lisent plus beaucoup. La digitalisation peut être indexée. Mais dans le cadre religieux, les gens ne cessent de lire et de se ressourcer, même s’il y a encore une grande marge à combler. L’essentiel est toutefois là. Seulement, on rechigne à s’excentrer de son champ. Les mourides ne lisent que les khassidas de Serigne Touba, les Tidianes restent sur les écrits de leurs guides, etc. Il y a ainsi le sectarisme qui bloque l’ouverture indispensable pour une imposante culture religieuse. Ça doit être la posture du musulman. Il doit lire et explorer divers champs qui peuvent consolider sa spiritualité.

Comment voyez-vous le rapport des jeunes aux khassaïdes de Serigne Touba ?

Je conçois que les récitals des Kassaïdes connaissent un regain formidable. Ces assemblées, tenues notamment par de jeunes, tiennent surtout le rôle éminemment communautaire des dahiras. Le Khassida est une nourriture spirituelle, après le Coran. Serigne Touba recommandait d’ailleurs à chaque mouride de lire le Coran à son réveil, d’aller travailler ensuite, beaucoup lire les khassaïdes à son retour, boire le café Touba et après rester tranquillement chez lui. C’est une manière de faire comprendre que la lecture de ces saintes écritures nourrit l’âme, l’éduquent, l’orientent et l’apaisent. Ainsi, on peut voir que la lecture de la littérature peut être un stabilisateur.

Les livres à caractère religieux concentrent parfois des éléments de propagande qui peuvent déstructurer l’ordre.

L’administration coloniale contrôlait minutieusement les livres importés pour contrer la propagande. Nous avons cette même responsabilité. Nous nous assurons toujours que les livres que nous commercialisons ou éditons ne soient en porte-à-faux avec la foi des musulmans sénégalais, surtout à cette ère où sévissent le terrorisme et l’endoctrinement. « Drouss » ne veut pas être qu’une boutique. Il veut aussi protéger la foi de ses clients et aider à améliorer leur éducation. Il y en a des livres très dangereux qui véhiculent des idéologies à même de violer le schéma de notre tissu religieux, mais aussi menacent notre stabilité et notre cohésion. Enfin, il faut savoir que l’édition islamique reste dans le cadre religieux, qui tout de même connait des limites claires dans sa démocratie.

Nous remarquons qu’il y a une forte présence d’écrits en wolof dans votre librairie. Pourquoi ce choix ?

Serigne Touba avait demandé à ses louangeurs (Cheikh Ameth Samba Diarra Mbaye, moussa Kâ, Mor Kaïré, …) de le chanter en wolof. Ils le faisaient en arabe. Mais le Cheikh leur a dit que lui utilise l’arabe car il parle au Prophète et son peuple. En revanche, eux devaient le faire en wolof car ils s’adressaient particulièrement aux zones indigènes et la majorité des populations qui parlent wolof. Aujourd’hui, le besoin est plus que là. Outre les enseignements de Serigne Touba, c’est la littérature islamique qui doit être traduite en wolof pour être accessible au grand nombre. Le français et l’anglais sont importants, mais les gens comprendraient mieux si on leur explique leur foi et ses exigences dans leur langue.

Quid de la littérature scientifique ?

Il y a encore une masse inestimable qui est inexplorée. Rien que Serigne Touba a une production scientifique immense sur laquelle on ne s’est pas encore penché. Seydi Hadj Malick Sy a une production sur la sociologie qui peuvent éduquer tout un peuple. Serigne Moussa Kâ a beaucoup écrit dans les mathématiques, Serigne Mor Kaïré dans l’astrologie, etc. Tout ceci constitue de la matière qui nous sert de proposition au rendez-vous du donner et du recevoir. Serigne Mountakha l’a bien compris en impulsant les dynamiques pour l’Université de Touba et en faisant des plaidoyers incessants en faveur des khassidas. Auparavant, Serigne Mourtala Mbacké et Serigne Abdou Lahad avaient leurs imprimeries à Colobane et à Touba.  Il reste aussi des efforts à faire pour l’édition en anglais. Quelqu’un comme l’Américain Cheikh Soufi vient ici et s’intéresse énormément aux écrits du Cheikh ou qui concernent le Cheikh, mais ils ne sont disponibles qu’en français. Drouss s’active en parallèle dans l’édition et est en train d’apporter sa contribution. Enfin, la large diffusion d’œuvres littéraires suppose la diversité des langues d’usage.

James Dillinger

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