À Dakar comme dans les grands centres commerciaux chinois, une nouvelle pratique transforme peu à peu les habitudes des importateurs sénégalais. Pour régler leurs fournisseurs, certains commerçants privilégient désormais Alipay ou WeChat Pay, séduits par la rapidité et la simplicité de ces portefeuilles numériques. Mais derrière cette révolution technologique se dessine aussi une zone grise : lorsque les francs CFA sont remis à des intermédiaires non agréés en échange de yuans crédités sur un portefeuille chinois, les transactions peuvent échapper aux circuits financiers réglementés.
Derrière son bureau installé sur l’avenue Blaise-Diagne, à Dakar, « Demba Sarr Ndiaye » — un nom d’emprunt — contemple les marchandises fraîchement arrivées de Chine. Pour cet importateur habitué aux allers-retours entre le Sénégal et l’Empire du Milieu, les modes de règlement ont considérablement évolué.
Lors de ses derniers séjours en Chine, il a notamment utilisé Alipay pour régler certains de ses partenaires commerciaux. À ses yeux, la solution offre une souplesse difficile à retrouver dans les circuits bancaires traditionnels.
Il dénonce notamment le coût et les délais de certains transferts internationaux. Selon son expérience, des opérations qui passent par les banques peuvent occasionner des frais importants et plusieurs jours d’attente avant que l’argent ne parvienne au fournisseur chinois.
Cette perception contribue à expliquer l’intérêt grandissant de certains commerçants pour les solutions numériques chinoises. Mais elle ne signifie pas que les portefeuilles comme Alipay ou WeChat Pay remplacent officiellement les banques dans le règlement des importations.
Dans le circuit classique, l’importateur sénégalais passe par un établissement financier habilité. Les documents commerciaux permettent de justifier l’opération, tandis que les fonds sont transférés au fournisseur selon les procédures applicables aux opérations internationales.
La BCEAO a d’ailleurs renforcé et actualisé son dispositif réglementaire. Ses textes prévoient notamment des règles concernant la domiciliation et le règlement des importations de biens et services, ainsi que les conditions dans lesquelles les intermédiaires agréés exécutent ces opérations.
C’est précisément cet encadrement qui distingue le commerce international officiellement déclaré des circuits parallèles.
Le mécanisme décrit par plusieurs commerçants est relativement simple. Un importateur remet des francs CFA à un intermédiaire établi au Sénégal ou en Chine. En contrepartie, celui-ci crédite — directement ou indirectement — l’équivalent en yuans sur un portefeuille numérique chinois, comme Alipay ou WeChat Pay.
Le commerçant peut alors régler son fournisseur en Chine sans effectuer lui-même un transfert bancaire international classique.
Pour l’importateur, l’opération peut sembler plus rapide et moins coûteuse. Pour le système financier, elle pose une question différente : comment assurer la traçabilité d’une transaction internationale lorsque le flux financier ne passe pas par un intermédiaire agréé ?
C’est là que se situe la principale zone de risque. L’utilisation d’une application chinoise n’est pas, en elle-même, synonyme d’irrégularité. C’est le recours à des circuits non agréés pour transférer des fonds ou régler des importations qui peut poser problème au regard des règles applicables.
La réglementation de l’UEMOA encadre en effet les relations financières avec l’extérieur et prévoit des procédures spécifiques pour les importations et les règlements internationaux.
Autrement dit, la technologie peut accélérer le paiement, mais elle ne fait pas disparaître les obligations liées à la déclaration, à la justification et à la traçabilité des opérations commerciales.
L’engouement des importateurs sénégalais pour la Chine s’inscrit dans une réalité commerciale beaucoup plus large.
Selon les dernières données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, la Chine était en 2025 le premier pays fournisseur du Sénégal, avec 14,2 % des importations nationales. Les importations sénégalaises en provenance d’Asie représentaient cette année-là 34,5 % de l’ensemble des achats extérieurs du pays.
Le marché chinois attire aussi une multitude de commerçants et de petits entrepreneurs à la recherche de vêtements, chaussures, appareils électroniques, accessoires, équipements domestiques, pièces détachées et autres marchandises destinées au marché sénégalais.
Pour beaucoup d’entre eux, les villes commerciales chinoises comme Guangzhou ou Yiwu sont devenues des destinations incontournables.
C’est dans cet environnement que le paiement par QR code a progressivement changé les habitudes. Dans les grands marchés chinois, le paiement électronique est devenu une composante ordinaire du commerce quotidien.
Alipay, propriété d’Ant Group, revendique aujourd’hui plus d’un milliard d’utilisateurs. Le groupe a encore présenté en juin 2026 l’application comme une plateforme utilisée par un milliard de personnes.
De son côté, l’écosystème Alipay+ s’est fortement développé à l’international, avec plus de 50 partenaires de paiement mobile et un réseau annoncé de plus de deux milliards de comptes consommateurs à l’échelle de cet écosystème.
Pour les commerçants interrogés dans le cadre de cette enquête, le principal avantage réside dans la rapidité.
Woury Diallo, connu sous le nom de Vixe Business, explique que l’outil permet à un commerçant se trouvant à l’étranger de régler directement un fournisseur chinois, lequel peut ensuite préparer l’expédition de la marchandise.
Lamine Sène, directeur général de Vision Trade Groupe (VTG), société spécialisée dans l’import-export, insiste pour sa part sur la nécessité de documenter les opérations.
Son entreprise travaille avec plusieurs centaines de fournisseurs chinois et affirme conserver les factures, connaissements et documents douaniers nécessaires au suivi des marchandises.
Cette distinction est essentielle. La dématérialisation du paiement ne dispense pas de la traçabilité commerciale.
Une transaction numérique peut être rapide tout en restant documentée et conforme aux règles applicables. À l’inverse, un paiement effectué via une application connue peut devenir difficile à retracer lorsqu’il repose sur un intermédiaire informel et qu’il échappe aux circuits financiers réglementés.
Le débat ne porte donc pas simplement sur Alipay ou WeChat Pay. Il porte sur la manière dont ces technologies sont utilisées.
C’est précisément ce phénomène qui intéresse de plus en plus les chercheurs spécialisés dans le commerce Afrique-Chine.
Le paiement numérique n’a pas nécessairement fait disparaître les pratiques informelles. Dans certains cas, il leur fournit simplement une nouvelle infrastructure technologique.
Dans les marchés de Guangzhou et de Yiwu, le passage du paiement en espèces au QR code a été particulièrement rapide. Pour les commerçants africains, cette évolution permet de réduire la circulation physique des espèces et de régler rapidement certaines transactions.
Mais elle peut aussi créer un paradoxe : plus le paiement devient numérique, plus certains circuits informels deviennent difficiles à voir depuis les systèmes financiers traditionnels.
Le phénomène mérite donc l’attention des autorités monétaires et fiscales, notamment dans un contexte où les échanges commerciaux entre le Sénégal et la Chine représentent plusieurs milliers de milliards de francs CFA.
Le défi consiste à trouver un équilibre entre innovation, facilité du commerce et respect des règles financières.
Pour les établissements bancaires sénégalais, l’essor de ces pratiques constitue également un signal.
Les commerçants recherchent avant tout des solutions rapides, accessibles et adaptées à leurs besoins. Lorsque les procédures bancaires sont perçues comme trop longues, trop coûteuses ou trop complexes, certains peuvent être tentés de chercher des alternatives.
La réponse ne consiste pas nécessairement à combattre la technologie. Elle peut également passer par une modernisation des services bancaires, une réduction des délais, une meilleure digitalisation des opérations d’importation et une amélioration de l’accompagnement des petits commerçants.
Le développement de solutions de paiement transfrontalier conformes pourrait notamment permettre de répondre à une partie de cette demande sans encourager le recours aux circuits clandestins.
Pour le Sénégal, l’enjeu est important. La Chine représente une part majeure des approvisionnements du pays et les importations sénégalaises ont atteint 6 973,9 milliards de FCFA en 2025, selon l’ANSD. À fin juillet 2026, les importations cumulées du pays s’élevaient déjà à 3 889,6 milliards de FCFA.
Dans cet environnement, les paiements numériques chinois ne constituent donc pas une simple curiosité technologique. Ils participent à la transformation des échanges entre l’Afrique et la Chine.
Le véritable défi sera désormais de savoir si cette révolution du QR code peut être intégrée dans des circuits financiers transparents et réglementés, ou si elle continuera, pour une partie des opérateurs, à servir de passerelle entre le commerce international et l’économie informelle.
Sunuker News Desk
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