La justice sénégalaise vient de franchir une étape majeure dans le traitement des violences politiques qui ont marqué le pays entre 2021 et 2024. Une information judiciaire est désormais ouverte pour des faits qualifiés de « crime contre l’humanité par actes de torture ou traitements inhumains, cruels et dégradants ». Les premières inculpations prononcées le 22 septembre 2026 donnent une dimension nouvelle à un dossier qui pourrait progressivement remonter jusqu’aux éventuels responsables de la chaîne de commandement.
Après plusieurs mois d’investigations menées par la Section de recherches de Colobane, le dossier des violences liées aux manifestations politiques connaît donc un tournant judiciaire. Le parquet de Dakar a décidé de confier l’affaire aux magistrats des 1er et 2e cabinets d’instruction, une co-saisine peu courante qui traduit la complexité du dossier et l’ampleur des faits examinés.
La procédure trouve notamment son origine dans la plainte déposée en septembre 2024 par l’activiste Pape Abdoulaye Touré, qui affirme avoir été séquestré et torturé dans la nuit du 2 juin 2023. Son dossier constitue désormais l’un des points d’entrée d’une enquête judiciaire beaucoup plus large portant sur les violences survenues pendant la période allant du 1er février 2021 au 25 février 2024.
Le choix de la qualification de « crime contre l’humanité » est particulièrement lourd de conséquences sur le plan juridique. Il intervient dans un contexte où la loi d’amnistie du 13 mars 2024 avait couvert les infractions criminelles et correctionnelles commises entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024 lorsqu’elles étaient liées aux manifestations ou à des motivations politiques.
Mais le débat juridique sur les limites de cette amnistie a profondément évolué depuis 2025. Saisi de la loi n°08/2025 visant à modifier et interpréter le dispositif de 2024, le Conseil constitutionnel avait notamment considéré que le législateur ne pouvait inclure dans l’amnistie des faits criminels imprescriptibles au regard des engagements internationaux du Sénégal, en citant notamment l’assassinat, le meurtre, la torture et les traitements inhumains, cruels ou dégradants. L’article premier de cette loi modificative avait été déclaré contraire à la Constitution.
C’est précisément sur ce terrain que la nouvelle procédure judiciaire prend toute son importance. Il ne s’agit pas simplement de rouvrir indistinctement tous les dossiers liés aux manifestations de 2021 à 2024. Les magistrats devront déterminer si certains faits allégués relèvent effectivement de qualifications qui, en raison de leur nature et des engagements internationaux du Sénégal, peuvent faire l’objet de poursuites malgré le débat sur l’amnistie.
La première série d’inculpations prononcée mardi 22 septembre concerne quatre personnes interpellées par la Section de recherches dans le volet relatif à la plainte de Pape Abdoulaye Touré. Selon les informations rapportées par plusieurs médias sénégalais, Djibril Guèye, présenté comme un agent du Centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD), a été inculpé pour association de malfaiteurs, crime contre l’humanité et torture. Le juge a ordonné son placement sous mandat de dépôt.
Guindo Traoré, présenté comme un ancien vigile lié à l’ancien ministre de la Jeunesse Pape Malick Ndour, a également été inculpé pour les mêmes chefs, mais placé sous contrôle judiciaire et remis en liberté. Deux autres suspects, Amadou Tidiane Cissé, dit « Kabakrou », présenté comme agent du COUD, et Djibril Diaw, ancien vigile, ont fait l’objet d’un retour de parquet.
Ces décisions ne constituent cependant pas des condamnations. Les personnes mises en cause bénéficient de la présomption d’innocence et l’instruction devra précisément déterminer le rôle de chacun, la matérialité des faits, les éventuelles responsabilités individuelles ainsi que les liens entre les différents protagonistes.
L’un des enjeux majeurs du dossier réside désormais dans la question de la chaîne des responsabilités. L’enquête ne porte pas seulement sur les auteurs matériels présumés des violences. Elle pourrait également chercher à déterminer dans quelles circonstances les faits se sont produits, qui aurait donné d’éventuels ordres, quelles informations remontaient aux responsables hiérarchiques et si des mécanismes de coordination ou de couverture ont existé.
Sur ce point, la prudence s’impose. Plusieurs personnalités publiques ont été citées dans le cadre de la plainte initiale de Pape Abdoulaye Touré, mais leur présence dans une plainte ou leur mention dans le dossier ne signifie pas qu’elles sont aujourd’hui inculpées. Selon les éléments publiés le 23 septembre, Pape Malick Ndour, Antoine Félix Diome et l’ancien haut commandant de la gendarmerie Moussa Fall ne sont, à ce stade, pas inculpés dans cette procédure.
La situation judiciaire d’éventuels responsables politiques ou militaires dépendra donc des éléments que l’instruction permettra de réunir. Pour les anciens ministres, la question de la juridiction compétente pourrait également se poser en fonction de la nature exacte des faits éventuellement reprochés et de leur lien avec l’exercice de leurs fonctions. Il serait donc prématuré de considérer que les premières inculpations annoncent automatiquement la mise en cause de personnalités situées plus haut dans la hiérarchie.
Le dossier intervient dans un contexte où le bilan humain des violences politiques de cette période reste lui-même discuté selon les sources et les méthodes de comptage. Une étude publiée par CartograFreeSenegal et rapportée par l’APS faisait état de 65 morts entre mars 2021 et février 2024, dont 51 victimes tuées par balle. Dakar et Ziguinchor figuraient parmi les zones les plus touchées.
Au-delà des chiffres, les Nations unies avaient déjà fait état de préoccupations concernant l’espace civique et les libertés publiques au Sénégal, notamment dans le contexte des tensions politiques précédant l’élection présidentielle de 2024. Le rapport des Nations unies sur les droits humains en 2024 relevait que les trois années précédentes avaient été marquées par de violents conflits sociaux et politiques, des restrictions de l’espace civique et des atteintes aux libertés de la presse et de réunion pacifique.
En mars 2024, des procédures spéciales des Nations unies avaient également fait état d’informations concernant des arrestations, des détentions arbitraires et des allégations de torture visant notamment Pape Abdoulaye Touré et d’autres personnes dans le contexte des tensions politiques sénégalaises. Ces communications internationales constituent des éléments de contexte, mais elles ne préjugent pas de la responsabilité pénale des personnes aujourd’hui visées par l’instruction.
La justice sénégalaise se trouve ainsi face à une tâche particulièrement sensible : établir les faits avec précision, identifier les auteurs éventuels, distinguer les responsabilités individuelles des responsabilités hiérarchiques et déterminer la qualification juridique applicable à chaque situation. L’enjeu est d’autant plus important que le débat sur l’amnistie a longtemps constitué l’un des principaux obstacles juridiques et politiques à la poursuite de certains faits commis durant cette période.
La co-saisine des deux cabinets d’instruction pourrait permettre d’accélérer le traitement d’un dossier appelé à s’élargir. D’autres personnes sont susceptibles d’être entendues ou interpellées au fur et à mesure que les enquêteurs confrontent les témoignages, les éléments matériels et les différentes versions des événements. Une autre enquête, portant notamment sur la mort d’un manifestant à Bargny et impliquant un agent de l’ASP, a également été signalée dans le cadre plus large des investigations sur les violences de 2021 à 2024.
Mais la véritable portée de cette nouvelle étape judiciaire ne se mesurera pas au nombre d’arrestations. Elle dépendra surtout de la capacité de l’instruction à établir des faits documentés et juridiquement solides. Dans une affaire aussi sensible, la manifestation de la vérité devra passer par des enquêtes contradictoires, le respect des droits de la défense, la protection des victimes et témoins et une appréciation rigoureuse des preuves.
Après plusieurs années de controverses, le dossier des violences politiques entre désormais dans une phase où la justice devra répondre à une question centrale : que s’est-il réellement passé, qui en porte la responsabilité et jusqu’où la chaîne des responsabilités peut-elle être établie par des éléments de preuve ?
Les premières inculpations du 22 septembre 2026 ne donnent pas encore toutes les réponses. Elles marquent cependant l’ouverture d’une nouvelle séquence judiciaire dont les prochaines auditions pourraient être déterminantes.
Sunuker News Desk
ONU : Macky Sall reste bloqué à 5 soutiens, le 5e « straw poll »…
Nord-Foire : disparu depuis trois jours, un jeune chauffeur de VTC retrouvé mort dans sa…
Un grave accident de la circulation s’est produit hier soir à Diass, à hauteur de…
Le corps sans vie de Mohamed Diop, un chauffeur de VTC de 27 ans, a…
L'Afrique lancera mercredi à Maurice sa propre agence de notation, dont l'objectif est de remédier…
Dans un entretien accordé à L’Observateur, Abdoulaye Baldé, leader de l’Union centriste du Sénégal (UCS), livre…