A LA UNE

Affaire Pape Abdoulaye Touré : la justice remonte la piste des violences, les anciens responsables de l’État toujours en attente d’explications

Affaire Pape Abdoulaye Touré : la justice remonte la piste des violences, les anciens responsables de l’État toujours en attente d’explications

L’affaire Pape Abdoulaye Touré prend une nouvelle dimension. Après l’ouverture d’une information judiciaire pour des faits qualifiés notamment de crime contre l’humanité par actes de torture, les premiers suspects ont été inculpés. Mais derrière ces premières mises en cause se profile une question plus sensible : jusqu’où l’instruction ira-t-elle dans la recherche des responsabilités, notamment concernant les personnalités citées dans la plainte déposée en septembre 2024 ?

Le dossier judiciaire sur les violences politiques qui ont marqué le Sénégal entre 2021 et 2024 vient d’entrer dans une phase particulièrement délicate. Après plusieurs mois d’investigations menées par la Section de recherches de Colobane, le parquet a décidé de confier l’instruction de l’affaire aux magistrats des 1er et 2e cabinets. Cette co-saisine, présentée comme exceptionnelle, traduit la complexité d’un dossier qui pourrait progressivement élargir son champ au-delà des premiers suspects interpellés.

À l’origine de cette procédure se trouve la plainte déposée le 9 septembre 2024 par Pape Abdoulaye Touré. L’activiste y affirme avoir été victime, dans la nuit du 2 juin 2023, de violences, de séquestration, d’un enlèvement illégal et d’actes de torture. Dans cette plainte, plusieurs personnalités sont nommément citées : l’ancien ministre de la Jeunesse Pape Malick Ndour, l’ancien ministre de l’Intérieur Antoine Félix Diome et l’ancien Haut commandant de la Gendarmerie nationale, le général Moussa Fall. Un gendarme présenté sous le surnom de « Chef Sow » est également cité.

Il faut toutefois établir une distinction fondamentale : être cité dans une plainte ne signifie pas être inculpé. Au 23 septembre 2026, les informations disponibles indiquent qu’aucun des trois anciens responsables n’a été convoqué par les juges d’instruction dans la phase actuelle et qu’ils bénéficient, comme toute personne non condamnée, de la présomption d’innocence.

Les premières poursuites judiciaires concernent en effet quatre autres personnes. Selon les derniers éléments communiqués, Djibril Gaye a été placé sous mandat de dépôt après son inculpation, tandis que trois autres mis en cause ont bénéficié de mesures de contrôle judiciaire ou ont fait l’objet d’un retour de parquet selon leur situation respective.

Les auditions ont surtout fait apparaître des versions contradictoires. Les vigiles concernés soutiennent notamment avoir remis Pape Abdoulaye Touré aux gendarmes, tandis qu’un agent du COUD conteste sa présence sur les lieux. Ces déclarations constituent désormais des éléments que les juges devront confronter aux autres pièces du dossier.

Une reconstitution effectuée par les enquêteurs aurait par ailleurs permis de resituer la scène dans un secteur où résidaient notamment Pape Malick Ndour et Mansour Faye. Le quartier faisait également l’objet, à cette période, d’une surveillance particulière en raison de menaces visant des domiciles de responsables politiques. Cet élément géographique ne permet cependant pas, à lui seul, d’établir qu’une instruction aurait été donnée par une personnalité politique. Il constitue plutôt une donnée supplémentaire que les enquêteurs devront mettre en relation avec les autres éléments du dossier.

C’est précisément là que se situe l’une des principales difficultés de l’enquête. Les magistrats devront déterminer qui était présent cette nuit-là, qui a procédé à l’interpellation de Pape Abdoulaye Touré, dans quelles conditions il a été conduit auprès des forces de sécurité et quelles responsabilités individuelles peuvent éventuellement être établies.

La question de la chaîne de commandement apparaît donc progressivement au centre du dossier. Si les versions avancées par les vigiles étaient confirmées par d’autres éléments, une partie des investigations pourrait se déplacer vers les conditions dans lesquelles Pape Abdoulaye Touré aurait été remis aux forces de sécurité. Le rôle du gendarme surnommé « Chef Sow » pourrait alors être examiné, de même que la question de l’éventuelle connaissance des faits par sa hiérarchie.

Mais là encore, aucune conclusion ne peut être tirée avant la fin des investigations. La justice devra s’appuyer sur des éléments précis : témoignages, documents, données téléphoniques, images disponibles, certificats médicaux, éventuelles constatations matérielles et confrontations entre les différentes versions.

La situation des anciens ministres cités dans la plainte présente, elle, une difficulté juridique supplémentaire. L’article 101 de la Constitution sénégalaise prévoit un régime particulier pour la responsabilité pénale des membres du gouvernement pour les actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions et qualifiés crimes ou délits au moment où ils ont été commis. Dans ce cas, la Haute Cour de justice est compétente selon la procédure constitutionnelle prévue.

Cette question pourrait notamment se poser pour Antoine Félix Diome, qui était ministre de l’Intérieur au moment des événements. Mais elle dépendrait de la nature exacte des faits qui pourraient éventuellement lui être reprochés et de leur lien avec l’exercice de ses fonctions. Pour Pape Malick Ndour, ancien ministre de la Jeunesse, la situation pourrait être juridiquement différente si les faits examinés concernaient uniquement des personnes employées comme agents de sécurité à titre privé et sans rapport avec ses fonctions ministérielles.

Le cas du général Moussa Fall est différent. En tant qu’ancien Haut commandant de la Gendarmerie nationale, il ne relève pas du régime de responsabilité applicable aux ministres. Toute éventuelle mise en cause dépendrait donc des éléments que l’instruction pourrait établir concernant le rôle de la Gendarmerie, la présence de ses éléments sur les lieux et l’existence éventuelle d’instructions émanant de la hiérarchie.

Cette nouvelle phase judiciaire intervient également dans le prolongement du débat particulièrement sensible sur la loi d’amnistie adoptée en mars 2024. Le Conseil constitutionnel avait, en avril 2025, considéré que le législateur ne pouvait, par une loi interprétative, inclure dans le champ de l’amnistie des faits imprescriptibles au regard des engagements internationaux du Sénégal, notamment l’assassinat, le meurtre, la torture et les traitements inhumains, cruels ou dégradants.

Cette décision a profondément modifié le cadre juridique du débat. Elle n’implique pas automatiquement que toute violence commise pendant la période couverte par l’amnistie constitue un crime contre l’humanité. La qualification juridique devra être établie au cas par cas par les autorités judiciaires, à partir des faits et des preuves disponibles.

Sur le terrain politique, Pape Malick Ndour a déjà contesté publiquement les accusations portées contre lui. Il a notamment dénoncé une procédure qu’il considère comme politiquement motivée et rejeté les accusations de complicité de torture. Antoine Félix Diome et le général Moussa Fall, eux, n’ont pas publiquement réagi aux derniers développements de l’instruction selon les informations actuellement disponibles.

L’enjeu de l’affaire dépasse désormais le seul cas personnel de Pape Abdoulaye Touré. Elle pourrait devenir l’un des principaux dossiers judiciaires destinés à établir les responsabilités liées aux violences politiques de la période 2021-2024.

Mais la justice devra avancer avec méthode. Les premières inculpations ne constituent pas des condamnations et les personnes poursuivies demeurent présumées innocentes. De même, la présence du nom d’une personnalité dans une plainte ne suffit pas à établir sa responsabilité pénale.

La prochaine étape sera donc décisive : entendre les différents protagonistes, confronter leurs déclarations, exploiter les éléments matériels et déterminer si les preuves permettent de dépasser le cercle des exécutants présumés.

Pour Pape Abdoulaye Touré comme pour les autres victimes alléguées des violences de cette période, la question centrale reste celle de la vérité judiciaire. Qui a fait quoi ? Qui savait ? Qui a donné d’éventuelles instructions ? Et jusqu’où la responsabilité peut-elle remonter ?

Pour l’instant, l’instruction ne fournit pas encore toutes les réponses. Elle vient toutefois d’ouvrir une porte qui était restée longtemps fermée. Les prochaines auditions et éventuelles confrontations permettront de savoir si le dossier restera limité aux personnes déjà inculpées ou si les investigations conduiront les magistrats vers d’autres niveaux de responsabilité.

Sunuker News Desk

James Dillinger

Recent Posts

Diass : un mort et 26 blessés dans un violent accident impliquant plusieurs véhicules

Un grave accident de la circulation s’est produit hier soir à Diass, à hauteur de…

5 heures ago

Nord-Foire : trois jours après sa disparition, un chauffeur de Yango retrouvé mort dans sa voiture

Le corps sans vie de Mohamed Diop, un chauffeur de VTC de 27 ans, a…

5 heures ago

L’Afrique lance à Maurice sa propre agence de notation financière

L'Afrique lancera mercredi à Maurice sa propre agence de notation, dont l'objectif est de remédier…

5 heures ago

Abdoulaye Baldé sort de sa réserve : ses vérités sur la crise au Sénégal

Dans un entretien accordé à L’Observateur, Abdoulaye Baldé, leader de l’Union centriste du Sénégal (UCS), livre…

5 heures ago

Secteur industriel : Le repli de l’or et des mines plombe les chiffres du 2e trimestre 2026

L’économie sénégalaise enregistre un ralentissement au niveau de son secteur industriel. Selon la Note de…

5 heures ago

Sénégal : Entre rebond du commerce, hausse des services et repli des créations d’entreprises au 2e trimestre 2026 (UEMOA)

​Les derniers indicateurs de la Note de conjoncture économique régionale dans l'UEMOA (N° 72) de…

5 heures ago