Pour rendre son pays indispensable, Narendra Modi joue sur tous les tableaux. Avec la souplesse du grand adepte de yoga qu’il est et sans être pour le moins gêné, le Premier ministre indien opère le grand écart entre la Russie, son principal fournisseur d’armes, la Chine, le rival hostile à sa porte et les Occidentaux, en quête de nouveaux marchés. Un numéro d’équilibriste qui a un certain succès.
« L’Inde est devenue un acteur incontournable en Asie, observe Tara Varma, chercheuse à l’Institut américain Brookings. Dans la logique de la rivalité systémique de l’Union européenne et des États-Unis avec la Chine, les puissances occidentales ont besoin d’une force amie en Asie. » Selon cette experte, l’Inde est le seul pays dans la région capable d’incarner ce rôle qu’elle serait d’ailleurs tout à fait prête à jouer.
L’Inde ne veut plus se cantonner au rôle de spectateur
« Je suis convaincu que chaque Indien est fier de voir le monde reconnaître le rôle essentiel de l’Inde », affirme l’ambassadeur de l’Inde en France, Jawed Ashraf. « Nous sommes le pays le plus peuplé avec la population la plus jeune du monde, la plus grande démocratie et la cinquième puissance économique, située dans un endroit très stratégique. »
Le diplomate, l’un des visages de la nouvelle diplomatie décomplexée de New Delhi, en est convaincu : l’Inde ne peut plus se cantonner au rôle de spectateur, il est temps pour le pays de prendre des responsabilités pour relever les enjeux mondiaux.
La démocratie indienne, tant vantée par New Delhi, est certes mise à mal par une dérive autoritaire et la répression des musulmans, mais rares sont les dirigeants qui osent encore critiquer l’Inde. Car dans le grand jeu des puissances, le pays a quelques jokers à jouer.
Parmi « les cartes qu’elle a en main », il y a « sa puissance économique, puisqu’elle a maintenant dépassé la France et la Grande-Bretagne », explique Jean-Luc Racine, directeur de recherche au CNRS. « Elle mène cette diplomatie qu’on appelle parfois le « multi-alignement », c’est-à-dire qu’elle multiplie les partenariats et n’est pas clairement dans un camp ou dans un autre. »
L’inclassable partenaire joue sa propre partition
L’inclassable partenaire joue sa propre partition. La guerre en Ukraine en est le meilleur exemple. New Delhi n’a pas clairement condamné l’agression russe et ne soutient pas les sanctions contre Moscou, simplement parce que l’Inde achète 45% de son armement en Russie. Par ailleurs, elle dépend des hydrocarbures russes et obtient du gaz et du pétrole russe à très bas prix depuis la guerre.