La pandémie de Covid-19 donne un nouveau prétexte aux extrémistes de droite nippons pour proférer contre les Chinois des propos racistes impunis et en partie encouragés par des personnalités politiques en quête d’électeurs. «Rentrez dans votre pays, microbes, ordures» : désertés par les clients depuis des mois, les magasins et restaurants du quartier chinois de Yokohama en banlieue de Tokyo sont aussi destinataires de «lettres de haine». «On a été vraiment choqués par ces propos», explique à Libération Yoichiro Ishikawa, président de l’Association du développement de la Chinatown de Yokohama. Quand le célèbre humoriste et comédien japonais Ken Shimura est mort fin mars du Covid-19, «on a reçu des tas d’appels nous disant, « c’est vous, les Chinois, qui l’avez tué »». La «Chinatown» colorée, d’habitude très animée, est méconnaissable. A l’heure du déjeuner, les serveurs des restaurants sortent se disputer les rares clients potentiels, des salariés des environs qui ne feront pas la recette de la journée. Les diseuses de bonne aventure patientent, papotent entre elles. «On a perdu jusqu’à 95 % de la clientèle. Le soir, il n’y a personne», assure Yoichiro Ishikawa. Le quartier chinois de plus de cent cinquante ans sis dans la populeuse Yokohama est doublement victime du coronavirus et de la résurgence d’une xénophobie qu’entretiennent des personnalités politiques. «On a d’abord subi le fait que l’un des tout premiers cas de coronavirus détectés au Japon ait été un Chinois de la région de Yokohama. Une fausse rumeur disait que c’était un gars de la Chinatown et on a perdu 30 % des clients. Puis, 50 % pour les fêtes du Nouvel An lunaire, les Japonais ayant peur de rencontrer ici des Chinois, et plus encore quand le paquebot Diamond Princess infecté a été mis en quarantaine en février à Yokohama», explique encore Ishikawa. Le déclenchement de l’état d’urgence en avril pendant près de deux mois a achevé la série. «La pneumonie de Wuhan» Le sentiment antichinois est également agité par des professionnels de la diatribe xénophobe, comme Makoto Sakurai, un extrémiste de droite candidat pour la deuxième fois à l’élection du gouverneur de Tokyo prévue le 5 juillet. Il avait remporté quelque 114 000 voix en 2016. Jamais il ne dira «Covid-19», mais toujours «la pneumonie de Wuhan». Il a, parmi beaucoup d’autres, déposé une plainte auprès du tribunal de Tokyo contre le gouvernement chinois accusé d’avoir sciemment caché des informations sur ce virus au reste du monde. «L’utilisation de l’expression « pneumonie de Wuhan » a pour effet d’alimenter la discrimination. Elle est aussi employée par de très haut placés comme le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Taro Aso», souligne Ryang Yong-Song, universitaire et président du Centre d’information pour l’antiracisme. Quand une personnalité d’un tel rang ose cette terminologie, elle est volontiers reprise sur Internet par des hordes d’anonymes. «Ce qui est grave dans ce pays, c’est surtout la discrimination suscitée par des parlementaires locaux qui, au lieu de s’opposer au racisme, l’encouragent», dénonce Ryang. Des propos racistes non interdits Ainsi, Mio Sugita, députée du Parti libéral démocrate (PLD, présidé par le Premier ministre, Shinzo Abe), ouvertement homophobe, s’est aussi distinguée récemment en demandant (en vain) que les indemnités versées aux particuliers pour soutenir l’économie affectée par le coronavirus soient «réservées aux personnes de nationalité japonaise», semblant ignorer que les étrangers vivant au Japon y paient autant d’impôts et autres charges que les Japonais. «Les grands médias ne critiquent pas franchement les politiciens qui s’adonnent à ce genre de discrimination. Au contraire, ils se demandent « est-ce bien de la discrimination? »» s’inquiète Ryang. Et ce sont les mêmes extrémistes qui s’en prennent à ceux, comme la joueuse de tennis Naomi Osaka, qui soutiennent au Japon le mouvement «Black Lives Matter». Leur argument : dans l’archipel «il n’y a pas de racisme envers les personnes noires». Même si certains élus, comme la gouverneure de Yokohama, font des efforts pour lutter contre les ségrégations raciales, la loi japonaise déplore mais n’interdit pas les propos racistes. Elle ne punit pas les «discours de haine». La campagne qui s’ouvre officiellement le 18 juin pour l’élection du gouverneur de Tokyo (14 millions d’habitants) va donner un écho nouveau aux propos racistes de Makoto Sakurai et aux discours populistes d’autres candidats, même s’ils ont peu de chances de l’emporter. «La police devrait renforcer la sécurité dans les zones où les délits haineux sont les plus susceptibles de se produire, comme les écoles coréennes», estime Ryang Yong-Song. Quant à l’actuelle édile, Yuriko Koike, favorite pour gagner à nouveau, elle est aussi très à droite. Elle refuse depuis son arrivée à la tête de la capitale de rendre hommage aux Coréens massacrés dans le chaos qui a suivi le grand tremblement de terre de la région de Tokyo le 1er septembre 1923 Karyn Nishimura – Titre : AM
: Afrique Monde
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