CULTURE / ART

Gingembre littéraire – Du Conseil constitutionnel à l’Ia : Les vérités de Mamoudou Ibra Kane depuis la Suisse

Invité phare du think-tank «Gingembre littéraire» le jeudi 2 juillet 2026 à Genève, le journaliste, essayiste et leader politique Mamoudou Ibra Kane a livré un plaidoyer vibrant pour la souveraineté populaire et une vigilance technologique accrue. Devant un public composé de la diaspora africaine et de citoyens suisses, l’auteur de «Troisième alternance au Sénégal : mon double regard» a décrypté les fractures récentes de la démocratie sénégalaise, tout en fixant les conditions d’une intégration réussie de l’Intelligence artificielle (Ia) sur le continent.

C’est dans le cadre feutré mais intellectuellement bouil­lonnant du «Gingembre littéraire», dirigé par le journaliste El Hadj Gorgui Wade Ndoye, que s’est tenu ce débat crucial. Prenant pour tremplin son dernier ouvrage paru aux éditions Le Lys Bleu à Paris -nourri des confidences exclusives du dé­funt président du Conseil cons­titutionnel, le sage Mamadou Badio Camara-, Mamoudou Ibra Kane a endossé sa double casquette de journaliste chevronné et d’acteur politique (leader du mouvement De­main, c’est maintenant) pour analyser le destin de son pays.

Face aux réformes constitutionnelles : «Je vote pour le Peuple»
Interrogé sur les velléités de réformes et d’amendements constitutionnels qui agitent actuellement la scène politique sénégalaise, Mamoudou Ibra Kane s’est montré catégorique : toute modification majeure doit passer par la case des urnes. «Si cette réforme constitutionnelle est nécessaire […], il faudra donner la parole au Peuple. Je suis totalement pour un référendum», a-t-il martelé face à Gorgui Ndoye.
Dénonçant la tentation du pouvoir en place d’utiliser sa «majorité mécanique» au sein de l’Assemblée nationale pour verrouiller les scrutins, il a pointé du doigt une «flagrante contradiction» de la part de la majorité parlementaire actuelle, qui avait pourtant promis de faire de la souveraineté populaire le maître du jeu. Pour l’essayiste, la Constitution ne saurait être traitée comme «un chiffon» que l’on retaille à chaque alternance politique.
Revenant sur la genèse de son livre, écrit dans une période de profonds bouleversements politiques (2021-2024), l’auteur a rappelé le lourd tribut payé par la jeunesse sénégalaise, évoquant un bilan tragique de 60 à 80 morts lors des récentes confrontations. «C’est un livre contre l’oubli», a-t-il insisté, rappelant que ces jeunes ne demandaient qu’à vivre et servir leur pays. Son réflexe de journaliste l’a également poussé à rétablir ce qu’il qualifie d’injustice flagrante : les accusations de corruption portées contre deux juges du Conseil constitutionnel. Déplo­rant l’absence de suite judiciaire malgré le dépôt d’une plainte, Mamoudou Ibra Kane a rappelé que dans un Etat de Droit, le minimum est de laisser la Justice faire son travail pour laver l’honneur des hommes, saluant au passage la probité morale défendue par le regretté Mamadou Badio Camara.
Le second grand volet de la conférence-débat portait sur le virage technologique que doit négocier l’Afrique. Ayant raté la révolution industrielle, le continent ne peut se payer le luxe de rester en marge de la révolution numérique. Cependant, Ma­moudou Ibra Kane invite à aborder l’Ia sous l’angle de la responsabilité. Il a partagé son expérience concrète à Boki­diawé, dans le Nord du Séné­gal, où l’installation d’une salle informatique dans son ancienne école primaire a permis aux élèves de s’ouvrir au monde et de briller jusqu’en finale d’un concours d’ingénierie en Inde. Citant Rabelais («science sans conscience…»), il a mis en garde contre le risque de «perdre notre âme» si la machine venait à remplacer l’intelligence humaine, notamment en matière de sécurité et de valeurs éthiques. «C’est l’homme qui fait la machine et non la machine qui fait l’homme», a-t-il rappelé.
Tout en naviguant dans ces concepts macroéconomiques et technologiques, l’invité du «Gingembre littéraire» a tenu à ramener le curseur sur les véritables priorités des Sénégalais : la baisse continue du pouvoir d’achat, la dégradation des salaires et le désespoir d’une jeunesse en quête d’éducation, de formation et d’emploi. Sans être un défenseur aveugle des institutions financières, il a estimé urgent de renouer un programme stable avec le Fmi, seule garantie à ses yeux pour rassurer les investisseurs étran­gers et générer des solutions concrètes pour les populations.
Preuve du grand intérêt de la diaspora pour ces thématiques, tous les exemplaires de l’ouvrage apportés à Genève ont trouvé preneurs en quelques minutes. Une rencontre intellectuelle de haute facture qui prouve, comme l’a conclu Gorgui Wade Ndoye, que «tant qu’il y aura des livres, il y aura des lecteurs» pour nourrir de façon démocratique et sereine le destin du Sénégal.

James Dillinger

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