Le débat sur les revenus de Sangomar s’est récemment tendu autour d’une question simple en apparence : combien le Sénégal gagne-t-il réellement avec son premier grand champ pétrolier ?
La réponse est plus complexe que le simple affichage « 82 % pour Woodside, 18 % pour Petrosen ». Cette répartition correspond à la participation dans la zone d’exploitation, mais elle ne constitue pas à elle seule la clé de partage de l’ensemble de la richesse produite.
Et c’est précisément là que commence notre enquête.
Le montage de Sangomar repose sur un contrat de recherche et de partage de production (CRPP).
Le principe est différent d’une simple copropriété.
Le pétrole produit est d’abord réparti entre plusieurs catégories, notamment le « Cost Oil », destiné à récupérer certains coûts pétroliers admissibles, et le « Profit Oil », qui constitue la production restante après récupération des coûts.
Le contrat prévoit un plafond de récupération des coûts pouvant atteindre 75 % de la production dans le périmètre concerné. Le reste est alors soumis au mécanisme de partage prévu par le contrat.
Conséquence : lorsqu’un opérateur annonce une quote-part nette de production, il ne faut pas automatiquement considérer cette quantité comme son bénéfice définitif.
Le ministère sénégalais de l’Énergie l’a d’ailleurs rappelé récemment : les volumes attribués temporairement aux partenaires peuvent notamment refléter la récupération accélérée de dépenses engagées avant la décision finale d’investissement. Ils ne représentent donc pas nécessairement la répartition finale des bénéfices.
C’est probablement le volet le moins compris du dossier.
Pour développer Sangomar, les partenaires ont dû financer des milliards de dollars d’investissements : forages, infrastructures sous-marines, FPSO, équipements et opérations de développement.
Le projet de Phase 1 avait un objectif d’environ 231 millions de barils et repose sur le FPSO Léopold Sédar Senghor.
Dans un contrat de partage de production, une partie de la production sert donc à récupérer les coûts admissibles.
Cela signifie qu’il faut distinguer :
production brute → pétrole destiné au recouvrement des coûts → profit oil → partage État/contractants → fiscalité et autres prélèvements.
C’est pourquoi une comparaison directe entre la valeur totale du pétrole produit et les recettes de l’État peut donner une image totalement faussée.
Il faut additionner plusieurs tuyaux financiers.
Le Sénégal reçoit une allocation directe de pétrole dans le cadre du mécanisme de partage.
Les chiffres publiés récemment montrent que cette allocation ne constitue toutefois qu’une partie des revenus publics.
Au premier trimestre 2026, selon les données communiquées par le ministère et reprises par la presse, environ 9 millions de barils avaient été produits, pour une valeur brute estimée à 759,2 millions de dollars. L’État aurait reçu directement environ 437 839 barils, soit environ 21,37 milliards FCFA.
Mais ce chiffre de 21,37 milliards ne représente pas le revenu total du Sénégal.
C’est l’autre élément essentiel.
Petrosen détient 18 % de la zone d’exploitation de Sangomar, Woodside en détenant 82 %.
Cette participation donne au Sénégal une exposition économique directe à la production.
Mais là encore, il faut éviter un raccourci :
18 % de participation ne signifie pas 18 % de recettes publiques nettes.
Petrosen est elle-même soumise aux mécanismes économiques, aux coûts et à la fiscalité applicables au projet.
Le ministère insiste donc sur un point : les droits économiques du Sénégal comprennent la participation de Petrosen, mais aussi les revenus fiscaux et non fiscaux générés par Sangomar.
C’est ici que le calcul devient particulièrement intéressant.
Le contrat prévoit notamment un impôt sur les sociétés de 33 % applicable au contractant.
À cela peuvent s’ajouter différentes recettes fiscales et non fiscales liées à l’activité.
Ainsi, le Sénégal peut recevoir de l’argent même lorsque ce revenu n’apparaît pas comme une « part de pétrole » directement attribuée à l’État.
C’est pourquoi le véritable calcul devrait être :
allocation directe de pétrole + revenus de Petrosen + impôts + taxes + droits + autres recettes contractuelles et parafiscales.
C’est cette somme qu’il faut comparer à la valeur totale créée par Sangomar.
Woodside peut annoncer des revenus importants provenant de Sangomar sans que cela signifie que l’entreprise a définitivement réalisé ce montant sous forme de bénéfice distribuable.
Le mécanisme de récupération des coûts joue un rôle déterminant.
Le ministère sénégalais a précisément contesté les lectures selon lesquelles la quote-part déclarée par Woodside permettrait de déduire directement la part finale du Sénégal. Il souligne que les chiffres publiés par l’opérateur sont notamment affectés par la récupération de dépenses antérieures à la décision finale d’investissement. (RTS)
C’est donc le cash réellement versé au Sénégal qu’il faut suivre, et non uniquement les barils attribués sur le papier.
C’est ici que se situe, à mon sens, le cœur de l’enquête journalistique.
Pour connaître le véritable partage, il faut obtenir et croiser :
Sans ces dix données, personne ne peut sérieusement affirmer combien coûte ou rapporte chaque baril de Sangomar au Sénégal.
Pour rendre le débat compréhensible, l’État pourrait publier un tableau extrêmement simple :
| Indicateur | Montant |
|---|---|
| Production totale | X barils |
| Valeur des ventes | X FCFA |
| Cost Oil | X FCFA |
| Profit Oil | X FCFA |
| Part directe de l’État | X FCFA |
| Part Petrosen | X FCFA |
| Impôts et taxes | X FCFA |
| Autres recettes publiques | X FCFA |
| Total encaissé par le Sénégal | X FCFA |
| Coûts restant à récupérer | X FCFA |
Ce tableau permettrait de répondre à la question que se posent aujourd’hui beaucoup de Sénégalais :
« Sur 1 000 FCFA générés par Sangomar, combien arrivent réellement dans les finances publiques sénégalaises ? »
Le dossier prend une autre dimension avec la perspective d’une Phase 2.
Petrosen et Woodside évaluent la possibilité d’exploiter davantage les réservoirs en utilisant notamment l’infrastructure existante.
Si les investissements initiaux sont déjà largement récupérés lorsque cette nouvelle phase démarre, la structure économique pourrait devenir progressivement plus favorable aux revenus issus du profit pétrolier.
Autrement dit :
les premiers barils servent largement à absorber les investissements ; les barils produits plus tard peuvent avoir une valeur économique très différente.
C’est pourquoi il serait prématuré de juger le rendement financier définitif de Sangomar uniquement à partir des premières années de production.
Sangomar pourrait générer plusieurs milliards de dollars de valeur sur sa durée de vie.
Woodside estimait initialement que la Phase 1 devait générer entre 2 et 4 milliards de dollars de recettes directes pour le gouvernement sénégalais, auxquelles devait s’ajouter la participation de Petrosen.
Mais cette estimation doit maintenant être confrontée aux chiffres réels d’exploitation, aux coûts effectivement récupérés, aux prix de vente et aux recettes réellement encaissées.
C’est là que se trouve la différence entre :
une promesse de revenus ;
et
un revenu effectivement constaté dans les comptes publics.
Ce débat est trop simpliste.
La vraie question est :
Et une deuxième question est tout aussi importante :
Les données actuellement disponibles montrent déjà que les 18 % de Petrosen ne représentent qu’un des canaux de revenus publics. Le gouvernement lui-même rappelle que la recette totale comprend également l’allocation directe de pétrole, la fiscalité, les taxes, les droits et les autres revenus générés par le projet.
L’enquête sérieuse doit donc quitter le terrain des pourcentages politiques et entrer dans celui des flux financiers : baril par baril, dollar par dollar, FCFA par FCFA.
C’est seulement à ce moment-là que les Sénégalais pourront savoir si Sangomar est réellement un jackpot national, un partage équilibré ou un projet dont la rente reste encore largement absorbée par la récupération des investissements.
J.J. POUR La REDACTION DE SUNUKER.COM
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