Par Ndiawar Diop | NdiawarDiop.com
Le Sénégal a décidément le sens du spectacle politique. Après avoir promis la rupture, la transparence et une gouvernance au service du peuple, voilà que nos dirigeants nous offrent un feuilleton dont ils semblent être à la fois les acteurs, les metteurs en scène et les principaux spectateurs. D’un côté, le Gouvernement, qui convoque la presse pour défendre son Projet de loi de finances rectificative (PLFR) 2026.
De l’autre, les responsables de Pastef, qui organisent à leur tour un point de presse pour répondre au Gouvernement. On attend presque le troisième épisode, avec conférence de presse de riposte, droit de réponse, communiqué de clarification et, pourquoi pas, une commission d’enquête sur la conférence de presse précédente. Au rythme où vont les choses, il faudra bientôt prévoir une ligne budgétaire spéciale pour financer les micros, les caméras et les pupitres !
Mais derrière cette comédie politique, une question beaucoup moins drôle demeure : qui gouverne réellement le Sénégal, et surtout, pour qui ?
En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye a remporté l’élection présidentielle avec environ 54,3 % des suffrages exprimés. Cette victoire n’était pas un cadeau tombé du ciel. Elle était le résultat d’une mobilisation populaire, d’un espoir immense et d’une volonté de changement portée notamment par Ousmane Sonko et Pastef. Les deux hommes ont ensuite travaillé ensemble à la tête de l’État, avec Sonko à la Primature et Diomaye au palais présidentiel. Ils partageaient alors, du moins en apparence, une même ambition : transformer le Sénégal.
Puis, comme dans les meilleures séries politiques, les anciens compagnons de route ont commencé à prendre des chemins différents. Sonko a quitté la Primature, Diomaye a lancé sa propre formation politique, les Patriotes républicains, et Pastef a poursuivi son parcours sous la direction de Sonko. Et depuis, le Sénégal assiste à un spectacle dont il se serait volontiers passé : une rivalité entre des responsables qui ont pourtant été portés au pouvoir par une même dynamique politique.
Il faut reconnaître que le scénario a de quoi surprendre. Ceux qui ont combattu ensemble hier semblent aujourd’hui découvrir que gouverner à plusieurs exige de se parler, de négocier et parfois de faire des compromis. Quelle découverte extraordinaire ! Il aura donc fallu accéder aux plus hautes responsabilités de l’État pour apprendre que la politique ne consiste pas uniquement à dénoncer les erreurs des autres, mais aussi à trouver des solutions lorsqu’on détient soi-même les leviers du pouvoir.
Le plus inquiétant, c’est que cette querelle ne se déroule pas dans une cour de récréation, mais au sommet de la République. Le Gouvernement défend son budget rectificatif, tandis que les députés de Pastef le rejettent en commission. Le Premier ministre prend la parole pour expliquer sa position ; les responsables du parti répondent par une nouvelle conférence de presse. Chacun veut avoir le dernier mot. Chacun veut démontrer qu’il détient la vérité. Et pendant ce temps, le peuple, lui, continue de compter ses dépenses, ses factures et ses difficultés.
À croire que le véritable programme de gouvernement est désormais devenu : « Conférence de presse pour tous, solutions concrètes pour plus tard ».
Soyons sérieux. Le Gouvernement a le droit de défendre son projet budgétaire. Les députés ont le droit de le contester, de demander des explications et de proposer des amendements. C’est même leur devoir. Mais entre le droit de contrôler l’action gouvernementale et la tentation de transformer chaque désaccord en bras de fer politique, il existe une différence que nos dirigeants devraient apprendre à respecter.
Un budget n’est ni un trophée personnel ni une arme destinée à humilier un adversaire. Il concerne les ressources de l’État, les dépenses publiques, les investissements, les services essentiels et, au bout du compte, la vie de millions de Sénégalais. Si le Gouvernement estime son projet nécessaire, qu’il en apporte les preuves. Si les députés le jugent insuffisant ou mal conçu, qu’ils présentent des alternatives chiffrées. Mais qu’on nous épargne les grandes déclarations qui finissent par produire davantage de bruit que de résultats.
Car pendant que les responsables se disputent le contrôle du récit politique, les Sénégalais ne vivent pas de conférences de presse. Ils vivent avec le prix du riz, du transport, du loyer, de l’électricité, de l’eau et des soins de santé. Les jeunes cherchent du travail. Les familles tentent de préserver leur pouvoir d’achat. Les entreprises ont besoin de stabilité et de visibilité. Les citoyens veulent des services publics qui fonctionnent, pas des dirigeants qui se livrent à une compétition permanente de déclarations.
Le carburant, par exemple, a fait l’objet d’un ajustement tarifaire annoncé, avec le supercarburant à 990 F CFA le litre et le gasoil à 755 F CFA. Les autorités ont avancé des raisons liées à l’évolution des cours internationaux du pétrole et aux tensions géopolitiques. Très bien. Mais les Sénégalais ont également le droit de demander quelles mesures sont prévues pour limiter les répercussions de ces coûts sur le transport et sur les prix des produits de première nécessité. Là se trouve le véritable débat. Pas dans le concours de punchlines entre responsables politiques.
Le pays fait également face à des contraintes importantes sur le plan des finances publiques et de la dette. Le Fonds monétaire international a souligné les vulnérabilités économiques et budgétaires du Sénégal. Dans un tel contexte, on aurait pu s’attendre à une mobilisation exceptionnelle des responsables pour définir des priorités, restaurer la confiance financière, améliorer l’efficacité des dépenses et protéger les ménages les plus vulnérables.
Mais non ! Nous voilà plongés dans un affrontement où chacun semble davantage préoccupé par la position de son camp que par la situation de la nation. À ce rythme, la dette pourra bien continuer à peser sur les finances publiques : au moins, les conférences de presse, elles, ne risquent pas de manquer de financement politique !
Il faut également parler de cette culture du rapport de force qui semble imprégner une partie de notre classe politique. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont tous deux connu des engagements militants et des formes de contestation de l’ordre établi. Plusieurs responsables de leur environnement politique ont également participé à des mouvements étudiants, syndicaux ou politiques. Cela n’a rien de honteux. Le syndicalisme a contribué à défendre les travailleurs, à améliorer les conditions professionnelles et à faire progresser des droits sociaux.
Mais il faut savoir passer de la contestation à la gouvernance. Diriger un mouvement de protestation et administrer un pays ne sont pas deux exercices identiques. Dans un mouvement, le rapport de force peut servir à obtenir des concessions. À la tête de l’État, il faut aussi arbitrer, négocier, gérer des ressources limitées et répondre aux besoins de citoyens aux intérêts différents.
Un ancien syndicaliste peut parfaitement devenir un grand dirigeant. Mais personne ne peut gouverner durablement un pays en considérant chaque désaccord comme une déclaration de guerre. On ne dirige pas une nation comme on mène une assemblée générale permanente, et l’on ne règle pas les problèmes d’un peuple en multipliant les bras de fer.
La politique exige davantage que la capacité de mobiliser des militants : elle exige la capacité de produire des résultats.
Quant à l’Assemblée nationale, elle doit se souvenir qu’elle n’est ni le siège d’un parti ni le prolongement des rivalités entre dirigeants. Les députés sont élus pour légiférer, contrôler le Gouvernement et représenter les citoyens. Leur majorité leur confère une responsabilité importante. Ils peuvent rejeter un texte, mais ils doivent expliquer pourquoi et, lorsque cela est possible, proposer des solutions alternatives. Le contrôle parlementaire ne doit pas devenir un simple instrument de pression politique.
De son côté, le Gouvernement doit cesser de considérer toute contestation comme une entrave à son action. Il lui appartient de convaincre, de justifier ses choix et de respecter pleinement le rôle des parlementaires.
La démocratie ne signifie pas que le Parlement doit obéir sans discuter ; elle ne signifie pas non plus que le Gouvernement doit être empêché d’agir à chaque désaccord.
Il est tout de même ironique de voir des responsables issus d’une même dynamique politique se retrouver dans une telle confrontation. Ils ont mobilisé les électeurs autour d’une promesse de rupture, puis ont travaillé ensemble pendant des mois. Aujourd’hui, ils semblent découvrir les difficultés du dialogue institutionnel. À croire que la rupture promise concernait aussi les relations entre anciens alliés !
Et pendant que les camps se renvoient la responsabilité de la crise, les citoyens attendent. Ils attendent des mesures concrètes sur le pouvoir d’achat. Ils attendent des réponses sur l’accès aux soins, à l’eau et à l’électricité. Ils attendent une politique de l’emploi capable d’ouvrir des perspectives aux jeunes. Ils attendent une gestion publique transparente et des décisions qui améliorent réellement leur quotidien.
Ce qu’ils ne devraient pas avoir à attendre, c’est la fin d’une querelle personnelle pour que les institutions se remettent à fonctionner dans un climat normal.
La rupture politique de 2024 avait suscité de grandes espérances. Il serait injuste d’exiger que tous les problèmes du Sénégal soient réglés en quelques mois, car les contraintes économiques, les difficultés héritées et les événements internationaux sont bien réels. Mais il serait tout aussi injuste d’utiliser ces difficultés pour justifier indéfiniment les désaccords internes, les retards ou l’absence de résultats.
La rupture ne se mesure pas au nombre de discours prononcés contre les anciennes pratiques. Elle se mesure à la qualité des décisions, à la transparence de la gestion, à la capacité de respecter les institutions et aux changements effectivement ressentis par les citoyens.
Bassirou Diomaye Faye doit assumer ses responsabilités de président de la République. Ousmane Sonko et Pastef doivent assumer leurs responsabilités politiques et parlementaires. Le Gouvernement doit défendre ses choix avec des arguments solides. Les députés doivent exercer leur contrôle avec rigueur. Tous doivent comprendre que leur légitimité ne leur donne pas le droit de transformer le Sénégal en terrain de règlement de comptes.
Le pays n’appartient ni à un président, ni à un Premier ministre, ni à un parti, ni à une majorité parlementaire. Il appartient aux Sénégalais.
Alors, de grâce, que les conférences de presse cessent d’être des épisodes d’un feuilleton sans fin. Que les communiqués cessent de remplacer les compromis. Que les rivalités cessent de prendre la place des politiques publiques.
Et que les responsables, au lieu de chercher chaque jour à démontrer qui commande, commencent enfin à démontrer ce qu’ils sont capables de faire.
Car, au bout du compte, les Sénégalais ne rempliront pas leurs marmites avec des déclarations, ne paieront pas leurs factures avec des discours et ne construiront pas l’avenir de leurs enfants avec des querelles de leadership.
Le Sénégal n’a pas élu ses dirigeants pour assister au championnat national de conférences de presse. Il les a élus pour gouverner. Et si gouverner signifie désormais se répondre devant les caméras pendant que le peuple se débrouille pour survivre, alors il serait peut-être temps de rappeler aux acteurs de ce grand spectacle que les Sénégalais ne sont pas le public d’une pièce politique : ils en paient le prix.
NdiawarDiop.com — Quand la satire politique rappelle aux puissants que le peuple regarde, écoute et attend des résultats.
Par Ndiawar Diop
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