Capitaine sans navire, Khalife sans royaume : Bienvenue dans la République des paradoxes !
– Par Ndiawar Diop
Le Sénégal n’est pas un dahira politique; un petit rappel à ceux qui l’auraient oublié.
Le Sénégal a-t-il besoin d’un Capitaine pour lui montrer le chemin ?
Je ne pense pas !
Et si le “Capitaine” prenait la République pour un bateau familial?
Malheureusement la République n’a pas de marabout-propriétaire ni de Capitaine-héritier.
Comme nous le savons, il y a des discours qui élèvent l’âme, des paroles qui apaisent les cœurs et des messages qui rappellent à chacun ses devoirs devant Dieu et devant la société.
Et puis, il y a les discours qui donnent tellement le vertige qu’on finit par se demander si l’on assiste à une cérémonie religieuse, à une réunion de famille ou à l’ouverture officielle d’une campagne électorale.
Le récent discours prononcé à Tivaouane aura eu au moins un mérite : il nous rappelle que, dans notre Sénégal moderne, certains semblent encore confondre influence morale, autorité spirituelle et pouvoir politique.
Une confusion pour le moins dangereuse.
Le Sénégal n’est la propriété de personne
Soyons clairs : un guide religieux peut avoir une immense influence. Un marabout peut être écouté par des milliers, voire des millions de Sénégalais. Une famille religieuse peut occuper une place historique exceptionnelle dans la conscience nationale.
Mais aucune influence, aussi considérable soit-elle, ne transforme la République en propriété privée.
La ferveur religieuse n’est pas un bulletin de vote.
La descendance ne constitue pas un mandat électif.
Et la popularité auprès des disciples ne donne pas automatiquement les clés du Palais présidentiel.
Le Sénégal appartient à ses citoyens.
Pas à une famille.
Pas à une confrérie.
Pas à un parti.
Pas à un fils qui aurait reçu, par héritage symbolique, un titre de commandement.
Et voici maintenant le « Capitaine »…
Le plus savoureux dans cette nouvelle séquence est peut-être cette apparition du fils, présenté sous le sobriquet de « Capitaine ».
Capitaine de quoi, exactement ?
De la République ?
De la confrérie ?
D’une armée invisible ?
D’une future coalition électorale ?
Ou simplement capitaine d’une rhétorique familiale qui semble parfois naviguer sans boussole institutionnelle ?
La question mérite d’être posée.
Car le Sénégal n’est pas un navire abandonné dont le premier héritier venu peut se déclarer commandant de bord.
Le peuple sénégalais n’a jamais confié la République à une succession familiale.
Et il serait particulièrement dangereux de transformer la transmission spirituelle en transmission automatique d’un pouvoir politique.
Dans une démocratie, on ne devient pas chef parce que papa est influent.
On ne devient pas représentant du peuple parce que l’on porte un nom prestigieux.
On ne devient pas « capitaine » de la nation parce qu’on sait parler fort devant une foule.
On le devient par le suffrage des citoyens.
La politique s’invite partout, même dans les célébrations du Maouloud!
Le problème n’est évidemment pas qu’un guide religieux ait une opinion politique.
Tout citoyen a le droit d’avoir une opinion.
Le problème commence lorsque la parole religieuse semble devenir une sorte de bulletin météo électoral : aujourd’hui telle personne est appréciée, demain telle autre est sanctionnée, après-demain les fidèles sont invités à « se préparer » pour une élection.
Des propos récents ont d’ailleurs directement évoqué les prochaines élections locales et appelé les fidèles à s’y préparer.
Très bien.
Mais alors, soyons cohérents : si l’on entre dans l’arène politique, il faut accepter les règles de l’arène politique.
On ne peut pas réclamer les privilèges de l’autorité religieuse lorsqu’on parle politique et invoquer les règles de la politique uniquement lorsqu’elles nous arrangent.
La démocratie fonctionne avec des citoyens, des programmes, des élections et des institutions.
Elle ne fonctionne pas avec des menaces voilées, des bénédictions électorales ou des injonctions descendantes.
Le curieux royaume des « collègues »
Il faut également s’arrêter sur certaines déclarations particulièrement surprenantes concernant la filiation, la légitimité et le « khalifat ».
Déclarer que son père n’est plus son père mais son « collègue » relève certes d’un langage mystique particulier, mais cela ouvre aussi une question beaucoup plus terre-à-terre : où commence et où s’arrête la légitimité personnelle ?
Car lorsqu’un homme affirme tenir entre ses mains une légitimité qui dépasse les cadres familiaux et revendique une forme de khalifat, le débat n’est plus simplement théologique.
Il devient institutionnel au sein même de la communauté religieuse.
Et lorsqu’une telle affirmation est prononcée devant une immense assemblée, elle mérite naturellement d’être discutée.
Pas avec des insultes.
Avec des questions.
Et puis arrive l’épisode Sonko.
D’un côté, on explique que l’on a refusé de recevoir celui qui voulait rencontrer le guide. De l’autre, on souligne que le président de la République, lui, a fait « ce qu’il devait faire ».
Très bien.
Mais là encore, il faudrait éviter que la politique nationale ressemble à un grand salon privé où les audiences deviennent des récompenses et les refus de réception des sanctions politiques.
Un président n’est pas obligé de demander une permission spirituelle pour gouverner.
Un Premier ministre n’est pas obligé de franchir toutes les portes pour exercer son mandat.
Et un opposant ou un ancien allié n’a pas à mendier une audience pour prouver sa respectabilité politique.
La République fonctionne autrement.
Le marabout n’est pas le président
C’est peut-être cela que certains refusent encore d’admettre.
Le Sénégal a une histoire religieuse exceptionnelle.
Ses guides ont joué un rôle considérable dans la cohésion sociale, l’éducation, la paix et la transmission des valeurs.
Mais précisément parce que leur parole est puissante, elle doit être utilisée avec davantage de responsabilité.
Plus une parole est écoutée, plus elle doit être mesurée.
Plus une foule est importante, plus celui qui parle doit éviter de jouer avec les passions.
Plus une autorité est respectée, moins elle devrait avoir besoin de rappeler constamment qu’elle est respectée.
C’est une simple question de grandeur.
Le Sénégal n’a pas besoin de « propriétaires »
Le Sénégal a déjà suffisamment souffert des querelles de personnes, des calculs politiques, des ambitions individuelles et des récupérations religieuses.
Il n’a certainement pas besoin d’une nouvelle conception de la République où certains seraient les propriétaires naturels de l’influence et où les autres devraient venir solliciter leur permission.
Le Sénégal n’est pas un royaume.
Le président n’est pas un vassal.
Le Premier ministre n’est pas un disciple politique.
Le député n’est pas un domestique.
Le maire n’est pas un sujet.
Et le citoyen sénégalais n’est pas un simple spectateur chargé d’applaudir.
À force de vouloir être au-dessus de la mêlée…
Il arrive un moment où celui qui prétend être au-dessus de la politique finit par parler tellement de politique qu’il devient difficile de distinguer la chaire de la tribune électorale.
C’est là tout le paradoxe.
On peut vouloir être arbitre et entrer sur le terrain.
Mais dès que l’on chausse les crampons, il faut accepter que les Sénégalais regardent aussi le match et jugent les performances.
Quant au « Capitaine », une petite précision s’impose : le Sénégal n’a pas besoin de capitaines autoproclamés.
Le peuple sait très bien choisir ses dirigeants.
Il l’a déjà démontré.
Et il le démontrera encore.
Le véritable leadership, c’est aussi savoir se retenir
La vraie autorité ne consiste pas à rappeler que l’on possède des forces extraordinaires.
Elle consiste à ne pas avoir besoin de les exhiber.
La vraie grandeur ne consiste pas à faire trembler ses adversaires.
Elle consiste à pouvoir leur parler sans les humilier.
La vraie spiritualité ne consiste pas à conquérir le pouvoir temporel.
Elle consiste à savoir quand la parole doit s’arrêter pour laisser place à la sagesse.
Et surtout, la véritable influence ne consiste pas à dire au peuple qui il doit suivre.
Elle consiste à l’aider à devenir suffisamment libre et responsable pour choisir lui-même.
Le Sénégal mérite mieux que les querelles de légitimité, les démonstrations d’autorité et les successions politiques déguisées en héritages spirituels.
Il mérite des institutions fortes.
Une démocratie respectée.
Des religieux qui restent des guides.
Des politiciens qui assument leur politique.
Et un peuple qui demeure souverain.
Parce qu’au bout du compte, le véritable « Capitaine » de la République sénégalaise n’est ni un père, ni un fils, ni un marabout, ni un politicien : c’est la volonté du peuple exprimée dans les urnes.
Et cette volonté-là n’a besoin de l’autorisation de personne.
Just Saying!
Par Ndiawar Diop
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