Par Sunuker News Desk
L’écriture de l’histoire d’un pays n’est jamais une entreprise neutre ni une simple compilation de dates et de noms. Elle suppose de choisir des sources, de les confronter, de hiérarchiser les témoignages, de distinguer la mémoire de la preuve et, surtout, d’accepter que certaines vérités historiques restent discutées lorsque les archives sont incomplètes ou contradictoires.
Au Sénégal, cette question a pris une dimension particulière avec la publication, à partir de 2019, des premiers volumes de l’Histoire générale du Sénégal, des origines à nos jours (HGS), vaste entreprise initiée autour du professeur Iba Der Thiam. Le projet avait une ambition considérable : produire une histoire nationale de longue durée, allant des origines à l’époque contemporaine, en dépassant les récits fragmentaires et les anciennes grilles de lecture héritées de la période coloniale. Le projet, lancé officiellement au début des années 2010, s’est poursuivi après le décès d’Iba Der Thiam en octobre 2020 sous la coordination du professeur Mamadou Fall. Le site du projet indique aujourd’hui que plusieurs dizaines de volumes sont prévus et que les premiers volumes ont constitué une première étape de cette entreprise.
Mais à peine les premiers ouvrages publiés, une tempête de critiques s’est déclenchée.
Familles royales du Sine, familles religieuses de Kaolack, Thiès, Ndiassane et Touba, représentants de différentes confréries, chercheurs indépendants et simples lecteurs ont relevé ce qu’ils considéraient comme des erreurs de dates, de filiations, de chronologie, de lieux, mais aussi des interprétations qu’ils jugeaient réductrices.
Le professeur Iba Der Thiam a lui-même reconnu certaines erreurs.
Il déclarait notamment que certaines lui avaient échappé, citant explicitement un passage dans lequel Seydina Limamou Laye, né en 1843, était présenté comme plus jeune que Cheikh Ahmadou Bamba, né en 1853. La contradiction est mathématiquement évidente : une personne née en 1843 est plus âgée de dix ans qu’une personne née en 1853. Iba Der Thiam avait annoncé un processus de collecte des critiques « justes et fondées » afin d’établir des rectificatifs.
Cette reconnaissance est importante, car elle permet de séparer la critique scientifique de l’accusation générale de falsification. Toutes les contestations formulées contre l’HGS ne possèdent pas le même degré de certitude.
Certaines erreurs sont manifestes et reconnues. D’autres sont des omissions. D’autres encore relèvent de divergences entre sources ou de la manière d’interpréter un événement.
C’est cette distinction qui permet de comprendre véritablement la polémique.
L’affaire Limamou Laye-Ahmadou Bamba constitue probablement le cas le plus simple à établir.
Le passage signalé dans l’ouvrage faisait de Limamou Laye, né en 1843, un homme plus jeune que Cheikh Ahmadou Bamba, né en 1853. Iba Der Thiam a reconnu lui-même cette erreur.
Ce genre d’erreur peut sembler banal dans une œuvre aussi volumineuse. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’un ouvrage présenté comme une grande synthèse historique nationale, une erreur de chronologie devient problématique parce qu’elle peut modifier la compréhension des relations entre personnages et générations.
L’histoire repose précisément sur la chronologie : savoir qui est né avant qui, qui a rencontré qui, qui pouvait être présent à un événement donné et qui ne pouvait matériellement pas l’être.
Cette affaire a donc posé une question plus large : quelles procédures de vérification avaient été mises en place avant la publication des volumes ?
Le comité de pilotage a par la suite reconnu la nécessité d’un travail d’errata et expliqué que certaines critiques étaient justifiées, tandis que d’autres résultaient, selon lui, d’une mauvaise compréhension des formulations employées.
Un autre épisode particulièrement révélateur concerne War Diabi Ndiaye, présenté dans le tome III, volume 1/A.
Un lecteur, Aliou Koumé, avait relevé une contradiction dans le passage consacré à ce personnage. L’ouvrage le présentait comme « dernier roi des Saafi » et situait son règne autour de 1770-1776.
Or, dans le même ensemble d’informations historiques, War Diabi était associé à une islamisation située plusieurs siècles auparavant.
Koumé a également contesté son appartenance dynastique, estimant qu’il ne s’agissait pas d’un roi des Saafi mais d’un souverain lié à la dynastie des Manna.
La question essentielle est ici celle de la cohérence chronologique.
Si un personnage est placé dans le contexte de l’islamisation du XIe siècle et qu’on lui attribue parallèlement un règne situé vers 1770-1776, il faut expliquer cette apparente contradiction. Le lecteur avait donc demandé des éclaircissements.
Cette fois encore, la commission de rédaction aurait reconnu le problème et annoncé que des errata seraient adressés pour les volumes déjà en circulation.
Le cas War Diabi Ndiaye est particulièrement instructif : il montre qu’une grande synthèse historique ne doit pas seulement vérifier chaque information séparément. Elle doit également vérifier que toutes les informations placées dans un même récit sont compatibles entre elles.
La bataille de Fandane-Somb, survenue en 1867 entre les forces du Bour Sine Coumba Ndoffène Diouf Famak et celles de Maba Diakhou Ba, a constitué l’un des principaux points de désaccord avec les représentants du Sine.
L’historien Mamadou Faye a contesté la date retenue dans l’HGS. Selon lui, la bataille s’est déroulée le 17 juillet 1867, et non aux dates indiquées dans l’ouvrage.
Mais la polémique était plus profonde qu’une simple date.
Les critiques du Sine contestaient également l’interprétation des causes de l’affrontement. Ils estimaient que présenter la bataille essentiellement sous l’angle religieux ne permettait pas de restituer suffisamment le contexte politique et militaire de l’époque.
Selon cette lecture, il fallait notamment replacer Fandane dans la séquence des tensions provoquées par l’affaire de Keur Ngor/Mbino Ngor, avec l’implication de Lat Dior et de Maba Diakhou Ba.
Voilà un exemple parfait de la différence entre erreur factuelle et controverse historiographique.
Une date peut être vérifiée à partir de sources documentaires. En revanche, déterminer si une bataille est « religieuse », « politique », « dynastique », « militaire » ou le résultat de plusieurs facteurs demande une analyse plus complexe.
Une bataille historique peut d’ailleurs avoir simultanément une dimension religieuse et politique.
La famille royale de Diakhao, les Jaraaf et les Bissick ont contesté plusieurs passages consacrés au Sine.
Les critiques portaient notamment sur des noms de souverains, des filiations et certaines chronologies dynastiques. L’historien Mamadou Faye a également estimé que certaines informations concernant les traditions royales du Sine étaient insuffisamment vérifiées.
Mais une autre critique a retenu l’attention : celle concernant la résistance du Sine à la conquête coloniale.
Les contestataires ont estimé que l’HGS ne donnait pas suffisamment de place à certains affrontements, notamment les batailles de Djilas, le 13 mai 1859, et de Logandème, le 19 mai 1859, opposant les forces du Sine à celles commandées par Pinet-Laprade.
La question est historiquement importante.
Une histoire nationale ne doit pas seulement raconter les grands personnages qui ont réussi à imposer leur pouvoir. Elle doit également montrer les résistances locales, les défaites, les compromis, les alliances et les transformations provoquées par la conquête coloniale.
Le Sine ne peut donc être étudié uniquement à travers ses souverains ou son rapport à l’islam. Il doit également être replacé dans l’histoire de la résistance à la conquête française.
Les critiques ont également rejeté l’image d’un Sine présenté comme globalement « réfractaire » à l’islam.
Le problème ici est délicat.
Le Sine possédait des structures religieuses et politiques particulières et l’islamisation y a suivi une trajectoire différente de celle observée dans le Fouta ou certaines régions du Cayor et du Baol.
Mais cela ne signifie pas que l’on puisse réduire toute la société du Sine à une opposition uniforme à l’islam.
Les critiques ont notamment rappelé le témoignage attribué à Coumba Ndoffène Fandeb Diouf, qui aurait pris position en faveur de Cheikh Ahmadou Bamba devant l’administration coloniale en 1903. Cet épisode est régulièrement invoqué dans la mémoire religieuse et historique du Sine.
La leçon historique est importante : les rapports entre pouvoirs politiques traditionnels, islam, confréries et administration coloniale étaient beaucoup plus complexes que les catégories simplificatrices « musulmans » contre « traditionnels ».
La controverse autour de Ndiassane a été particulièrement vive.
Seydi Hamza Kounta, au nom de la famille, a dénoncé ce qu’il considérait comme des omissions et des erreurs concernant l’histoire de la Khadriya et des Kounta.
Il a notamment contesté l’absence de Cheikh Sidi Moctar Kounta, qu’il considère comme une figure majeure de la transmission de la Khadriya en Afrique de l’Ouest. Il a également contesté plusieurs éléments concernant la chronologie de Ndanq, la mort de Cheikh Bounama Kounta et la fondation de Ndiassane.
Selon cette version familiale, Ndanq aurait été fondée autour de 1800, alors que l’HGS aurait indiqué 1880.
La famille contestait également la date de décès de Cheikh Bounama Kounta, donnée comme 1843 dans le récit critiqué, alors qu’elle retenait 1840.
Elle rappelait par ailleurs que Cheikh Bou Kounta est associé à la fondation de Ndiassane en 1883, point sur lequel la famille et les critiques reconnaissaient que la date de création mentionnée dans l’ouvrage était correcte.
Cette affaire illustre une difficulté fondamentale de l’histoire africaine : les généalogies familiales, les traditions orales et les sources écrites ne concordent pas toujours.
La solution n’est pas de déclarer automatiquement une source « vraie » et l’autre « fausse ». Il faut confronter les chronologies, les manuscrits, les archives coloniales, les biographies anciennes, les traditions de transmission et les travaux universitaires.
La famille Kounta a également contesté l’affirmation selon laquelle Cheikh Bou Kounta aurait entretenu une correspondance avec Paul Marty.
L’argument avancé était chronologique : selon la famille, Cheikh Bou Kounta était déjà décédé lorsque Paul Marty se rendit dans la région de Ndanq et à Tivaouane en 1915-1916.
Si cette chronologie est confirmée par les sources primaires, la question est effectivement sérieuse.
Mais justement, ce type d’affirmation doit être vérifié à partir des archives de Paul Marty, de ses rapports, de sa correspondance et des archives administratives françaises.
C’est ici que la recherche historique doit aller plus loin que la confrontation entre deux mémoires.
La famille a également contesté la manière dont l’HGS aurait présenté la participation d’un membre de la famille Kounta à la Première Guerre mondiale.
Selon Seydi Hamza Kounta, ce n’est pas Cheikh Bou Kounta lui-même qui aurait envoyé directement son fils Cheikh Sidi Moctar, mais son fils aîné Cheikh Al Bécaye, et Cheikh Sidi Moctar serait revenu vivant du conflit.
Là encore, la méthode scientifique impose une vérification dans les archives militaires françaises, les dossiers de recrutement et les documents concernant les soldats sénégalais de 1914-1918.
Les représentants de la communauté khadre ont également publié leurs propres observations.
Ils reprochaient au récit de ne pas suffisamment restituer la chaîne de transmission de la Khadriya et l’importance des Kountiyou dans la diffusion de la confrérie.
Le comité scientifique khadre insistait notamment sur la nécessité de replacer la confrérie dans une longue chaîne de transmission remontant aux grands maîtres de la voie, plutôt que de commencer son récit au moment où elle devient visible dans l’espace sénégambien.
Cela pose une question historiographique majeure : où commence l’histoire sénégalaise d’une tradition religieuse née ailleurs ?
La Khadriya est une confrérie transnationale. La Tijaniyya l’est également.
On ne peut donc comprendre leur implantation au Sénégal sans examiner la Mauritanie, le Mali, le Maghreb et, plus largement, les réseaux islamiques ouest-africains.
C’est d’ailleurs l’une des difficultés générales de l’écriture de l’histoire du Sénégal : les frontières actuelles sont récentes par rapport aux réseaux politiques, commerciaux, linguistiques et religieux qui existaient auparavant.
La communauté de Médina Baye a elle aussi contesté certains passages consacrés à El Hadji Ibrahima Niasse, Baye Niasse.
Serigne Aliou Niasse avait notamment contesté la chronologie retenue pour certains épisodes de la vie du guide religieux et insisté sur la date de son voyage à La Mecque, qu’il situait en 1890 dans son témoignage rapporté par la presse.
La question est importante parce que les biographies des grandes figures religieuses sénégalaises ont souvent circulé sous plusieurs formes : récits familiaux, biographies hagiographiques, témoignages de disciples, archives administratives et travaux universitaires.
Ces sources n’ont pas toujours les mêmes objectifs.
Une biographie spirituelle cherche souvent à transmettre une mémoire et des enseignements. Une étude historique doit, elle, également identifier les sources, comparer les versions et signaler les incertitudes.
L’une des premières polémiques a concerné El Hadji Abdoulaye Niasse et El Hadji Malick Sy.
Une formulation de l’HGS indiquant qu’El Hadji Abdoulaye Niasse appartenait à « l’école de Maodo » a été interprétée par des représentants de la famille niassène comme signifiant qu’il aurait été formé par El Hadji Malick Sy.
Le comité HGS a ensuite expliqué que telle n’était pas son intention.
Iba Der Thiam a précisé qu’appartenir à une même « école » signifiait ici partager une orientation intellectuelle et religieuse, notamment dans le cadre de la Tijaniyya, et ne signifiait nullement une relation de maître à disciple.
Cette précision est capitale.
Elle montre qu’une partie de la polémique provenait non pas nécessairement d’une erreur factuelle, mais d’une formulation susceptible de plusieurs interprétations.
Le comité avait d’ailleurs reconnu que la présentation du passage ne permettait pas suffisamment de comprendre l’autonomie du pôle incarné par El Hadji Abdoulaye Niasse.
La famille Ndiéguène de Thiès a connu une controverse similaire.
Elle avait protesté contre la présentation d’El Hadji Amadou Sakhir Ndiéguène parmi les figures religieuses sorties de l’école d’El Hadji Malick Sy.
La famille considérait cette formulation comme erronée.
Iba Der Thiam a répondu que l’HGS n’avait pas affirmé qu’Amadou Sakhir Ndiéguène avait été l’élève de Maodo.
Il a expliqué que l’expression « appartenir à la même école » renvoyait à une communauté de vision religieuse et de rattachement à la Tijaniyya. Il a par ailleurs indiqué que le chapitre consacré aux Ndiéguène s’appuyait notamment sur une contribution du chercheur Assane Ndiéguène et sur un travail journalistique consacré à cette famille.
Ce dossier est donc à classer dans une catégorie différente des erreurs chronologiques reconnues : il s’agit essentiellement d’une controverse sur le sens donné à une formulation et sur la manière de caractériser des relations intellectuelles et religieuses.
La contestation la plus structurée est probablement venue de Touba.
En septembre 2020, le dahira Rawdu-r Rayâhin a présenté un livre blanc consacré aux passages de l’HGS relatifs à Cheikh Ahmadou Bamba et au mouridisme.
Le comité scientifique affirme avoir identifié 84 erreurs, classées en trois catégories : erreurs jugées très graves, moyennement graves et moins graves.
Attention cependant : le chiffre de 84 correspond au recensement effectué par ce comité. Il ne signifie pas que 84 erreurs ont été indépendamment établies par l’ensemble de la communauté scientifique sénégalaise.
C’est une distinction essentielle.
Parmi les exemples publiquement cités figure la présentation de Sokhna Diarra Bousso comme première épouse de Serigne Momar Anta Saly, père de Cheikh Ahmadou Bamba.
Le livre blanc soutenait qu’elle n’était pas sa première épouse et citait Sokhna Anta Ndiaye Mbacké comme première épouse. Le comité Rawdu-r Rayâhin reprochait également à l’HGS d’avoir utilisé comme source un article de presse récent plutôt qu’une source historique jugée plus solide.
Autre exemple : le comité mouride estimait que Sidy Moukhtar et Cheikh Anta Mbacké désignaient en réalité la même personne, et non deux frères distincts comme le récit critiqué pouvait le laisser comprendre.
Le livre blanc reprochait également à l’HGS de comporter de nombreuses erreurs de dates et de lieux concernant la vie de Cheikh Ahmadou Bamba.
Ces accusations ont été suffisamment sérieuses pour provoquer une demande publique de rectification de la part de responsables mourides.
C’est probablement ici que se trouve la question la plus importante.
Le débat autour de l’HGS ne doit pas être réduit à une querelle entre Iba Der Thiam et différentes familles religieuses.
Il révèle un problème beaucoup plus profond : comment écrire une histoire nationale lorsque les sources disponibles sont multiples, fragmentaires et parfois contradictoires ?
Pour certaines périodes, l’historien dispose d’archives administratives, de rapports militaires, de correspondances, de journaux, de traités et de documents diplomatiques.
Pour d’autres, il doit travailler avec des traditions orales, des généalogies, des manuscrits religieux, des récits familiaux et des chroniques.
Aucune de ces catégories ne doit être rejetée automatiquement.
Mais aucune ne doit non plus être considérée comme infaillible.
Une généalogie familiale peut préserver une information disparue ailleurs. Elle peut aussi avoir été reconstruite ou réinterprétée au fil du temps.
Une archive coloniale peut contenir une information précieuse. Elle peut également refléter les catégories et les intérêts de l’administration qui l’a produite.
Une hagiographie religieuse peut conserver des traditions anciennes. Elle n’a cependant pas nécessairement été écrite selon les méthodes modernes de critique historique.
C’est pourquoi la véritable solution réside dans le croisement systématique des sources.
Un autre enseignement de cette polémique concerne le concept même d’« histoire du Sénégal ».
Les royaumes du Fouta, du Jolof, du Cayor, du Baol, du Sine et du Saloum n’étaient pas enfermés dans les frontières de la République du Sénégal créée au XXe siècle.
Les réseaux politiques, commerciaux et religieux reliaient le Sénégal actuel à la Mauritanie, au Mali, à la Gambie, à la Guinée, à la Guinée-Bissau et à d’autres espaces ouest-africains.
L’étude d’une famille comme les Kounta, par exemple, oblige à regarder vers la Mauritanie et la Sénégambie.
L’étude de la Tijaniyya oblige à dépasser les frontières actuelles.
L’étude de la conquête coloniale oblige à comparer les archives françaises avec les traditions locales.
L’historien sénégalais ne peut donc pas écrire une histoire rigoureuse du Sénégal en ignorant l’histoire de ses voisins.
Des historiens ont précisément souligné cette difficulté dans les débats contemporains sur la réécriture des histoires nationales africaines : les histoires de la région sont profondément imbriquées et nécessitent de croiser les sources sénégalaises, gambiennes, maliennes, mauritaniennes ou bissau-guinéennes.
Le mot « falsification » a été employé par certains critiques, notamment dans les réactions suscitées par les premiers volumes.
Mais historiquement, il faut être prudent avec cette accusation.
Une erreur n’est pas nécessairement une falsification.
Une omission n’est pas nécessairement une falsification.
Une mauvaise formulation n’est pas nécessairement une falsification.
Une interprétation différente n’est pas nécessairement une falsification.
La falsification suppose une volonté consciente de modifier les faits tout en sachant qu’ils sont différents.
Or, les éléments disponibles permettent surtout d’établir trois choses :
Premièrement, certaines erreurs ont été publiquement reconnues par Iba Der Thiam et son équipe.
Deuxièmement, plusieurs familles et communautés ont apporté des rectificatifs documentés ou argumentés.
Troisièmement, certaines accusations demeurent des controverses entre sources et ne peuvent être transformées automatiquement en vérités définitives sans examen des documents primaires.
Iba Der Thiam lui-même avait adopté une position relativement claire sur ce point : il reconnaissait que l’équipe n’était pas infaillible et annonçait un processus de correction.
La grande leçon de cette affaire est peut-être que l’histoire du Sénégal ne doit pas être considérée comme un récit définitivement fermé.
L’HGS a eu le mérite de lancer une entreprise considérable : essayer de réunir dans une même œuvre l’histoire politique, économique, sociale, culturelle, religieuse et intellectuelle du pays.
Le site officiel du projet rappelle d’ailleurs que l’objectif était de produire une histoire globale, de dépasser les cloisonnements ethniques et territoriaux et d’inscrire le Sénégal dans son environnement ouest-africain.
Mais l’ambition de produire une grande histoire nationale rend également indispensable une procédure de vérification permanente.
Une histoire destinée aux générations futures ne devrait pas seulement publier un récit. Elle devrait aussi rendre visibles ses sources.
Qui dit quoi ?
Quelle est la source ?
Quelle est la date du document ?
Existe-t-il une source contradictoire ?
Quelle partie relève de l’archive ?
Quelle partie relève de la tradition orale ?
Quelle partie relève de l’interprétation de l’historien ?
Cette transparence permettrait de transformer les désaccords en matière scientifique plutôt qu’en affrontements communautaires.
La polémique autour de l’Histoire générale du Sénégal devrait donc être considérée comme une étape dans une entreprise beaucoup plus vaste.
Elle montre que les Sénégalais sont profondément attachés à leur histoire.
Elle montre également que les grandes familles religieuses et traditionnelles considèrent leurs archives et leurs traditions comme des éléments essentiels du patrimoine national.
Mais elle rappelle enfin que la mémoire n’est pas exactement la même chose que l’histoire.
La mémoire conserve ce qu’une communauté considère comme important.
L’historien doit, lui, comparer les mémoires entre elles et les confronter aux documents.
La meilleure histoire du Sénégal ne sera donc pas celle d’une seule institution, d’une seule confrérie, d’une seule famille royale ou d’une seule école historique.
Elle sera celle qui saura faire dialoguer archives coloniales, manuscrits arabes, traditions orales, généalogies, archives familiales, travaux universitaires sénégalais et étrangers, sources gambiennes et mauritaniennes, et nouvelles recherches scientifiques.
C’est précisément pour cette raison que les erreurs révélées dans les premiers volumes de l’HGS ne devraient pas conduire à rejeter toute l’entreprise.
Elles devraient plutôt servir à améliorer la méthode.
L’exemple de Limamou Laye et d’Ahmadou Bamba rappelle la nécessité d’une vérification élémentaire des chronologies. Le cas de War Diabi Ndiaye montre l’importance de la cohérence interne du récit. Fandane rappelle qu’un événement peut avoir plusieurs dimensions. Les controverses du Sine montrent que les résistances locales ne doivent pas disparaître derrière les grands récits nationaux. Les dossiers Ndiassane, Médina Baye, Ndiéguène et Touba montrent quant à eux que les histoires religieuses nécessitent un dialogue constant entre traditions familiales et recherche académique.
Et surtout, ces controverses posent une question qui dépasse largement Iba Der Thiam :
qui écrit l’histoire du Sénégal, avec quelles sources, selon quelle méthode et sous quel contrôle scientifique ?
La réponse à cette question déterminera la qualité de l’histoire que nous transmettrons aux générations futures.
L’histoire du Sénégal ne devrait donc pas être un récit figé.
Elle doit rester un chantier ouvert, documenté, contradictoire et révisable à la lumière de nouvelles sources.
C’est à cette condition que l’histoire pourra véritablement devenir un patrimoine commun plutôt qu’un terrain de confrontation entre mémoires concurrentes.
Par Ndiawar Diop pour Sunuker News Desk Histoire
Les principales controverses évoquées dans ce dossier ont été documentées dans la presse sénégalaise à partir de 2019 : reconnaissance d’erreurs par le comité HGS, contestations du Sine, rectificatifs de Ndiassane, réactions de Médina Baye et de la famille Ndiéguène, ainsi que le livre blanc de Touba consacré aux passages sur Cheikh Ahmadou Bamba.
Le projet HGS a depuis continué à être développé après le décès d’Iba Der Thiam, sous la coordination de Mamadou Fall, et demeure présenté comme une entreprise de longue durée destinée à couvrir l’histoire du Sénégal dans une perspective sénégambienne et ouest-africaine.
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