Face à la répétition des inondations et à la dégradation du cadre de vie, la réponse ne peut plus se limiter aux interventions d’urgence. La viabilisation complète des quartiers doit être placée au cœur de la politique urbaine et précéder l’installation des populations.

Chaque hivernage ravive les mêmes images : rues impraticables, habitations envahies, déplacements perturbés et populations contraintes de vivre au rythme des eaux stagnantes. Le Sénégal reste confronté à des inondations récurrentes, y compris dans des quartiers lotis mais privés d’infrastructures secondaires et tertiaires de drainage des eaux pluviales. A cette vulnérabilité, s’ajoute la gestion insuffisante des eaux usées, particulièrement dans la banlieue dakaroise.
Cette situation n’est pourtant pas une fatalité. Une réponse durable existe : la viabilisation complète des cités et des quartiers. Elle regroupe les aménagements indispensables à une urbanisation maîtrisée (voirie, eau potable, électricité, assainissement, drainage, télécommunications et éclairage public) et permet d’accueillir les constructions dans des conditions techniques, sanitaires et sécuritaires satisfaisantes.

Faire respecter la règle avant de réparer les dégâts
Le cadre réglementaire est clair. L’article R.376 du Code de l’urbanisme rend obligatoire l’exécution complète des travaux d’aménagement ainsi que la réalisation des voiries et réseaux divers, qu’il s’agisse d’un lotissement évolutif ou définitif. Autrement dit, les parcelles doivent être viabilisées avant leur mise en vente. Cette obligation protège les futurs acquéreurs et contribue à bâtir des villes inclusives, sûres, résilientes et durables, conformément à l’Objectif de développement durable n°11.

Penser l’eau à l’échelle des bassins versants
En matière d’inondations, les solutions isolées ne suffisent pas. Le drainage des eaux pluviales doit être planifié à l’échelle des sous-bassins versants, avec des réseaux secondaires et tertiaires interconnectés capables d’acheminer les eaux de ruissellement vers les ouvrages primaires. Les interventions conduites dans le cadre des Progep I et II, notamment dans le bassin versant de Mbao, montrent l’intérêt d’une approche associant ouvrages de drainage, bassins et voiries. En y associant les ouvrages secondaires et tertiaires, les eaux pluviales peuvent être réceptionnées et utilisées pour des activités agricoles et aussi l’arrosage des espaces verts réalisés dans les cités.

Les résultats de terrain parlent d’eux-mêmes
Plusieurs expériences sénégalaises montrent que des travaux complets de viabilisation réduisent la vulnérabilité des populations face aux inondations tout en améliorant la gestion des déchets et des eaux usées. La Cité Apix de Tivaouane, la Cité des Douanes à Kounoune, ainsi que les sites du programme des 100 000 logements à Kébémer, Bambilor et Thiès, constituent des références utiles. Dans des zones pourtant exposées aux inondations, la combinaison de la voirie, de l’assainissement des eaux usées et pluviales, et des autres réseaux a permis de créer des quartiers plus résilients et plus agréables à vivre.
A Bambilor, les travaux réalisés par la Safru Sa dans le cadre du programme des 100 000 logements illustrent la force d’une intervention tous corps d’Etat. Malgré les volumes importants d’eaux pluviales convergeant vers la zone, les voiries pavées, le réseau d’assainissement des eaux usées, le caniveau aménagé le long de la voie d’accès et l’interconnexion des bassins de rétention ont amélioré l’écoulement des eaux. Les résultats observés au fil des hivernages confirment qu’un réseau bien conçu, correctement dimensionné et régulièrement entretenu peut limiter durablement les risques.
A Kaolack, aux Parcelles Assainies, la réalisation d’une voie d’accès bitumée et d’une canalisation en béton armé de grande section a facilité l’évacuation des eaux du bassin versant vers le lac au cours des hivernages précédents. Là encore, l’expérience rappelle une évidence : la route et l’ouvrage hydraulique doivent être pensés ensemble.

Passer des réponses d’urgence à une politique de prévention
Au regard de ces enseignements, les services compétents de l’Etat, notamment la Dgua, doivent veiller avec davantage de rigueur au respect du Code de l’urbanisme. Il est tout aussi urgent que les structures opérationnelles accélèrent la conception et la réalisation d’ouvrages secondaires et tertiaires de drainage, en parfaite articulation avec les systèmes primaires existants.
L’approche du projet «Vivre avec l’eau» mérite également d’être amplifiée.
En associant drainage, assainissement, gestion des déchets, aménagement des espaces publics et participation communautaire, elle montre qu’une réponse intégrée peut faciliter les déplacements et renforcer la résilience des populations. Les actions conduites à Bène Baraque, à Yeumbeul Nord, et à la Cité Bastos, à Grand-Yoff, en offrent une illustration concrète.
Il est temps de changer de doctrine. La viabilisation ne doit plus être envisagée comme une étape facultative ou reportée des projets urbains, mais comme leur préalable. Mieux vaut investir en amont dans des réseaux cohérents que réparer chaque année des dégâts humains, sociaux et économiques.
L’investissement de 700 milliards F Cfa, dans le cadre du plan décennal de lutte contre les inondations, en est une parfaite illustration. Une planification fondée sur les bassins versants, un dimensionnement adapté, une coordination institutionnelle efficace et un entretien régulier des ouvrages permettront de réduire durablement les inondations. C’est à ce prix que nous offrirons aux populations des quartiers plus sûrs, plus salubres et véritablement dignes d’une urbanisation moderne.
Issa TRAORE
Urbaniste, expert en urbanisme opérationnel
insev1@yahoo.fr