CONTRIBUTION

Sénégal : quand les dictons deviennent dangereux (par Babacar Diagne)

Pour avoir passé plusieurs décennies dans le milieu de la radio et des médias au Sénégal, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux communicateurs traditionnels, dépositaires de notre mémoire collective et de la richesse de notre patrimoine oral. Au fil de ces années, j’ai souvent entendu certains dictons wolofs présentés comme des vérités incontestables, presque comme des règles auxquelles il serait inutile de réfléchir.

Pourtant, une question mérite d’être posée : tous les dictons hérités de nos traditions sont-ils encore adaptés aux défis de notre société ? Certains ne véhiculent-ils pas, parfois, des idées qui mériteraient d’être réexaminées à la lumière de notre expérience collective et des exigences de notre époque ?
Il ne s’agit nullement de jeter le discrédit sur notre patrimoine oral. Nos proverbes sont souvent porteurs de sagesse, d’expérience et de valeurs précieuses. Mais les traditions, comme les sociétés, vivent et évoluent. Elles ne devraient pas nous dispenser de réfléchir, encore moins nous empêcher de remettre en question certaines affirmations lorsque leurs conséquences peuvent devenir préoccupantes.
Trois dictons, parmi d’autres, ont particulièrement retenu mon attention.

« Sénégal benn bopp la, kenn manou ko xarr niaar »

En substance : le Sénégal est un seul corps, personne ne peut le diviser en deux.
À première vue, cette formule exprime une belle ambition : celle de l’unité nationale, de l’indivisibilité du pays et du refus de voir notre communauté nationale se déchirer. Mais faut-il transformer cette aspiration légitime en certitude absolue ?

L’histoire nous enseigne que l’unité d’un pays n’est jamais définitivement acquise. Le Nigeria a connu la terrible guerre du Biafra, dans les années 1960, lorsque la sécession d’une partie de son territoire a menacé son intégrité. Le Soudan, lui, a fini par se diviser avec l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.

Ces exemples ne signifient évidemment pas que le Sénégal serait condamné à connaître de telles épreuves. Ils nous rappellent simplement qu’aucune nation n’est à l’abri des fractures lorsque les tensions s’accumulent et que les antagonismes prennent le dessus sur le sentiment d’appartenance commune.

J’ai encore en mémoire ces récits de notre histoire sportive, notamment les matchs du Sénégal disputés à Asmara en 1968, alors que la ville faisait encore partie de l’Éthiopie. Asmara est aujourd’hui la capitale de l’Érythrée, devenue indépendante en 1993. Le journaliste sportif Abdoulaye Diaw, dont la mémoire et la connaissance de notre histoire sportive sont remarquables, pourrait sans doute apporter des précisions sur cet épisode.

L’histoire, même lorsqu’elle se raconte à travers le sport, nous rappelle que les frontières et les réalités  politiques ne sont pas immuables.

Notre unité nationale est donc moins une garantie naturelle qu’une responsabilité collective. Elle exige de la vigilance, du dialogue et le sens de la mesure. Les dirigeants politiques, quels qu’ils soient, devraient se garder de tirer excessivement sur la corde, au risque de transformer des adversaires en ennemis et des désaccords politiques en fractures durables.

Dire que personne ne peut diviser le Sénégal ne doit pas nous conduire à croire que rien ne peut le fragiliser. L’unité se construit et s’entretient. Elle ne se décrète pas par un dicton.
« Xaalis kenn du ko liggéey, dañu koy lijjanti »

Autrement dit, dans le sens où je l’ai souvent entendu : l’argent ne s’obtient pas en travaillant, mais par la négociation, les arrangements ou les bonnes combinaisons.

C’est sans doute le plus préoccupant des trois dictons, tant il peut traduire une certaine conception de la réussite sociale.

La négociation, en elle-même, n’a rien de condamnable. Elle est indispensable dans les affaires, le commerce, la diplomatie et la vie professionnelle. Mais lorsque le dicton semble opposer le travail à l’argent, comme si l’effort était une voie secondaire et que la véritable réussite se trouvait ailleurs, il devient problématique.

Quel message adressons-nous alors à notre jeunesse ? Celui selon lequel l’étude, la patience, la compétence et le travail ne suffiraient pas ? Celui selon lequel il faudrait avant tout connaître les bonnes personnes, trouver les bons arrangements ou découvrir le raccourci qui permettrait de gagner beaucoup sans effort proportionné ?

Une société ne peut durablement se développer si elle admire davantage le gain rapide que le travail bien fait, si elle valorise les apparences de la réussite plus que les efforts qui la rendent possible.
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un dicton serait, à lui seul, responsable de comportements répréhensibles. Il s’agit plutôt de nous interroger sur les représentations collectives qu’il contribue éventuellement à entretenir.

Car l’argent obtenu honnêtement par le travail, l’innovation, l’entreprise ou une négociation transparente n’a pas la même signification que celui recherché au prix de l’opacité, de la fraude ou du mépris des règles. Entre l’intelligence des affaires et la glorification des arrangements douteux, la frontière mérite d’être clairement établie.

Nous avons besoin de transmettre à nos enfants une autre conviction : le travail n’est pas une naïveté, l’effort n’est pas une faiblesse et la compétence ne devrait jamais être considérée comme un détour inutile.
« Ndiarigne lo fekkeh »
Dans le sens que je donne à cette expression : pourquoi se donner de la peine, pourquoi s’engager, si l’on ne peut pas soi-même profiter du résultat ?

Ce troisième dicton renvoie à une question essentielle : sommes-nous encore capables d’entreprendre pour ceux qui viendront après nous ?

Une société ne se construit pas uniquement autour des satisfactions immédiates. Les écoles que nous bâtissons, les institutions que nous consolidons, les recherches que nous finançons et les infrastructures que nous réalisons ne produisent pas toujours leurs effets au moment même où nous les engageons. Certaines de leurs retombées ne seront visibles que dans dix, vingt ou cinquante ans.

Faut-il pour autant renoncer à l’effort lorsque nous savons que d’autres en récolteront les fruits ?
Je me souviens d’une visite au siège de Kosmos Energy, au Texas, alors que j’étais ambassadeur du Sénégal aux États-Unis. Au cours de cette visite, on m’avait parlé du scientifique John Goodenough, professeur à l’Université du Texas à Austin. Ses travaux ont contribué au développement des batteries lithium-ion qui alimentent aujourd’hui nos téléphones portables et de nombreux autres appareils.
Goodenough a poursuivi ses recherches jusqu’à un âge très avancé. Il a reçu le prix Nobel de chimie en 2019, à 97 ans, et est décédé en 2023, à l’âge de 100 ans.

Au-delà de son parcours exceptionnel, son exemple illustre une vérité fondamentale : le travail intellectuel et scientifique peut produire des résultats dont les bénéfices dépassent largement la durée de vie de celui qui l’accomplit. Il n’a pas travaillé uniquement pour profiter personnellement de ses découvertes. Son œuvre continue de servir des millions de personnes qu’il n’a jamais rencontrées.

Voilà précisément ce que le dicton « Ndiarigne lo fekkeh », compris dans le sens évoqué plus haut, risque de nous faire oublier : nous sommes aussi responsables de ce que nous transmettons, de ce que nous préparons et de ce que nous laissons derrière nous.

Le développement exige une capacité à penser au-delà de soi. Il suppose d’accepter que certains sacrifices d’aujourd’hui deviennent les avantages de demain, que certaines initiatives ne soient pas immédiatement récompensées et que l’on puisse servir une cause sans en être nécessairement le premier bénéficiaire.

Une société qui ne se préoccupe que de la jouissance immédiate de ses membres compromet inévitablement son avenir.

Interroger notre héritage pour mieux le transmettre
Ces trois dictons ne résument évidemment ni la sagesse wolof ni la richesse de notre patrimoine culturel. Il existe, dans nos langues et nos traditions, une multitude de paroles qui célèbrent le courage, la solidarité, la patience, le respect de la parole donnée et le sens du bien commun.

Mais c’est justement parce que notre héritage est précieux que nous devons pouvoir l’interroger sans complexe. Le respect de la tradition ne signifie pas que chaque parole ancienne doit être soustraite à l’examen critique. Une société vivante sait préserver ce qui l’élève, contextualiser ce qui doit l’être et abandonner, lorsque cela s’impose, ce qui risque de la freiner.
C’est pourquoi je serais particulièrement heureux d’entendre sur ces questions le professeur Massamba Guèye, le sociologue Djiby Diakhaté et mon frère Moumar Guèye, dont la passion pour la langue wolof et ses richesses est bien connue. Leurs éclairages pourraient nous aider à mieux comprendre l’origine de ces expressions, leur sens profond, les circonstances dans lesquelles elles ont été forgées et les interprétations qu’elles peuvent susciter aujourd’hui.

Il ne s’agit pas de condamner nos dictons, encore moins de renier notre culture. Il s’agit d’ouvrir un débat utile sur les messages que nous transmettons, parfois sans même y penser, aux générations qui nous suivent.

Car une tradition qui refuse d’être interrogée finit par devenir une prison.

Babacar Diagne
Journaliste, ancien Ambassadeur Commandeur de l’Ordre national du Lion

Ely Birahim KA

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