Le débat sur les réseaux sociaux vient de franchir un nouveau seuil au Sénégal. En moins de vingt-quatre heures, deux conceptions du numérique et de la liberté d’expression se sont affrontées publiquement : celle de Mary Teuw Niane, directeur de cabinet du président Bassirou Diomaye Faye, qui appelle à « reprendre le numérique aux marchands de haine », et celle de Seydi Gassama, directeur exécutif d’Amnesty International Sénégal, qui met en garde contre une régulation susceptible, selon lui, de porter atteinte aux libertés publiques.
La confrontation est d’autant plus significative qu’elle intervient dans un contexte politique où les réseaux sociaux sont devenus l’un des principaux espaces de confrontation entre les différents courants de l’opinion sénégalaise.
Dans une déclaration publiée ce lundi 21 septembre 2026, Seydi Gassama a estimé que « les réseaux sociaux ont donné le pouvoir aux citoyens » et que les pouvoirs politiques, économiques ainsi que les élites intellectuelles doivent désormais « composer avec cette donne ». Il s’inquiète surtout de la régulation défendue par ceux qu’il qualifie de « bien-pensants », estimant qu’elle pourrait, selon ses propres termes, « replonger le pays dans la tyrannie qu’il a connue entre 2021 et 2024 ».
Cette déclaration intervient directement après la tribune publiée dimanche par Mary Teuw Niane sous le titre particulièrement évocateur : « Arracher une jeunesse à l’emprise de Lucifer ».
Dans ce texte, le directeur de cabinet du chef de l’État ne s’en prend pas explicitement à Ousmane Sonko par son nom, mais le contexte de ses propos et certaines formulations ont été largement interprétés comme visant le leader de la majorité parlementaire et ses partisans. Mary Teuw Niane dénonce notamment la violence verbale, l’invective, la désinformation et ce qu’il considère comme une utilisation dangereuse des réseaux sociaux pour influencer la jeunesse.
Sa formule la plus forte est devenue le point central de la polémique : « Reprenons le numérique aux marchands de haine. »
Il appelle également à récupérer la jeunesse de ceux qui chercheraient à l’égarer et à préserver les consciences de toute forme d’asservissement. Son propos ne se limite toutefois pas à la régulation. Il défend aussi l’éducation numérique, l’esprit critique, le discernement et l’apprentissage de la vérification de l’information. Pour lui, le véritable enjeu est de permettre à la jeunesse de maîtriser la technologie sans devenir prisonnière de celle-ci.
Le problème commence précisément ici.
Qui décide de ce qu’est un « marchand de haine » ?
Qui établit la frontière entre une critique politique virulente et un discours de haine ? Qui détermine ce qui relève de la désinformation, de la satire, de l’opinion, de la diffamation ou du débat politique ? Qui contrôle celui qui contrôle les contenus ?
Ce sont ces questions qui devraient être au cœur de la discussion.
Car personne ne peut sérieusement défendre la propagation de fausses informations, les menaces, le harcèlement, les appels à la violence ou les campagnes de diffamation. Les réseaux sociaux peuvent effectivement être utilisés pour manipuler, humilier, menacer et désinformer.
Mais le remède peut devenir dangereux si la notion de « contenu nuisible » devient suffisamment large pour englober toute parole dérangeante pour le pouvoir en place.
C’est précisément la crainte exprimée par Seydi Gassama.
Il ne dit pas que les réseaux sociaux doivent fonctionner sans aucune règle. Son avertissement porte sur le risque qu’une régulation soit utilisée comme instrument de restriction des libertés. Cette distinction est fondamentale.
Parce que réguler n’est pas nécessairement censurer.
Une démocratie moderne a besoin de règles pour protéger les citoyens contre les menaces, la diffamation, l’incitation à la violence, l’exploitation des mineurs, les manipulations coordonnées et certaines formes de fraude numérique. Mais une régulation démocratique doit elle-même être encadrée par la loi, soumise au contrôle juridictionnel et protégée contre l’ingérence politique.
Le Sénégal n’est d’ailleurs plus au stade de la simple réflexion sur cette question.
En mars 2026, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi portant création et organisation du Conseil national de régulation des médias (CNRM). Le nouveau dispositif vise notamment à intégrer dans le champ de la régulation les médias en ligne, les plateformes numériques et les créateurs de contenus, alors que l’ancien cadre du CNRA était principalement centré sur l’audiovisuel.
La loi n°2026-09 portant création du CNRM a ensuite été promulguée le 10 avril 2026. Le nouveau cadre prévoit un régulateur couvrant notamment la presse écrite, l’audiovisuel, la presse en ligne, les plateformes numériques et les créateurs de contenus, avec différents mécanismes de contrôle et de sanction.
Autrement dit, la controverse actuelle ne surgit pas dans le vide.
Le Sénégal est déjà engagé dans une nouvelle architecture de régulation de son espace informationnel.
Le débat porte désormais sur la philosophie de cette régulation, ses limites et ses garanties.
L’article 10 de la Constitution sénégalaise reconnaît à chacun le droit d’exprimer et de diffuser librement ses opinions par la parole, la plume, l’image ou la marche pacifique, sous réserve notamment du respect de l’honneur et de la considération d’autrui ainsi que de l’ordre public.
Voilà donc le véritable équilibre à trouver : protéger la liberté sans transformer cette liberté en licence de nuire, mais aussi protéger la société sans transformer la protection en outil de contrôle politique.
Et c’est ici que le contexte sénégalais rend la question particulièrement sensible.
Entre 2021 et 2024, les réseaux sociaux ont constitué un espace majeur de circulation de l’information, de mobilisation citoyenne et de confrontation politique. Ils ont également été au cœur de périodes de très fortes tensions politiques. Les autorités de l’époque avaient pris plusieurs mesures qui avaient suscité de vives critiques de la part d’organisations de défense des droits humains.
Seydi Gassama fait aujourd’hui référence à cette période pour justifier sa vigilance.
Mais une autre réalité doit également être reconnue : les réseaux sociaux ne sont pas uniquement des instruments d’émancipation citoyenne.
Ils peuvent être utilisés pour propager des rumeurs, organiser des campagnes de harcèlement, diffuser des accusations sans preuve, manipuler des images et des vidéos, fabriquer artificiellement des controverses et amplifier les tensions communautaires ou politiques.
Dire cela ne signifie pas donner raison à ceux qui souhaitent un contrôle accru.
Cela signifie simplement que le problème existe réellement.
La question est donc de savoir comment le traiter.
Mary Teuw Niane insiste sur la responsabilité individuelle, l’éducation, le discernement et la nécessité de faire de la jeunesse une génération de créateurs plutôt que de simples consommateurs de contenus. Son appel à distinguer le vrai du faux et à développer l’esprit critique répond à un problème réel.
Mais lorsqu’un responsable politique parle de « reprendre » le numérique, le choix des mots devient important.
Le numérique n’appartient ni au gouvernement, ni à l’opposition, ni à une élite intellectuelle.
Il appartient à l’espace public.
Les citoyens sénégalais qui utilisent TikTok, Facebook, YouTube, X, WhatsApp ou d’autres plateformes ne constituent pas une masse qu’un pouvoir devrait « récupérer ». Ils sont des citoyens disposant de droits, mais également de responsabilités.
C’est précisément pourquoi le débat devrait sortir du face-à-face politique entre pro-Sonko et anti-Sonko.
Car si la régulation est pensée uniquement parce que certains militants deviennent trop agressifs contre le pouvoir, elle sera immédiatement soupçonnée d’être politiquement motivée.
Et si l’opposition considère toute régulation comme une tentative de museler les citoyens, elle risque de confondre la défense de la liberté avec le droit de publier n’importe quoi.
Les deux excès sont dangereux.
Le Sénégal doit pouvoir trouver une troisième voie.
Une régulation indépendante, transparente et contrôlable. Une justice capable de sanctionner les infractions sans criminaliser l’opinion. Des plateformes responsabilisées. Des citoyens formés à l’éducation aux médias. Des journalistes capables de vérifier rapidement les informations circulant sur Internet. Et surtout, des responsables politiques qui acceptent que la critique, même dure, fait partie de la démocratie.
Le pouvoir doit pouvoir être critiqué.
L’opposition doit pouvoir être critiquée.
Les journalistes doivent pouvoir être critiqués.
Les influenceurs doivent pouvoir être critiqués.
Et les citoyens doivent pouvoir critiquer ceux qui les gouvernent sans avoir à se demander si leur parole sera demain considérée comme une menace pour l’ordre public.
Mais cette liberté ne peut pas non plus devenir un permis d’insulter, de menacer, de diffamer ou d’appeler à la violence.
C’est là que la responsabilité individuelle rejoint la responsabilité institutionnelle.
Et c’est également là que Mary Teuw Niane et Seydi Gassama pourraient, malgré leurs divergences, avoir un terrain commun : le numérique doit rester un espace de liberté, mais une liberté accompagnée de responsabilité.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut « réguler » ou « ne pas réguler ».
La véritable question est : qui régule, selon quelles règles, avec quels pouvoirs, sous quel contrôle et avec quelles garanties pour le citoyen ?
Si une autorité indépendante peut sanctionner une plateforme pour avoir violé la loi, tout en étant elle-même contrôlée par le juge, nous sommes dans une logique institutionnelle.
Si, en revanche, la régulation permet à l’exécutif de décider directement de ce qui peut ou ne peut pas être dit sur les réseaux sociaux, alors les inquiétudes exprimées par les défenseurs des droits humains deviennent particulièrement importantes.
La frontière est là.
Elle doit être clairement tracée.
Et elle doit l’être avant que les passions politiques ne prennent le dessus.
Le Sénégal a besoin d’un Internet libre, mais pas d’un Internet sans règles. Il a besoin d’un État capable de protéger ses citoyens, mais pas d’un État qui décide ce que les citoyens ont le droit de penser. Il a besoin d’une jeunesse capable de résister aux manipulations, mais pas d’une jeunesse à qui l’on demande de se taire au nom de sa protection.
Seydi Gassama a raison de rappeler que les réseaux sociaux ont profondément modifié le rapport de force entre citoyens, pouvoirs politiques et élites. Mary Teuw Niane a raison de rappeler que cette puissance numérique peut également être détournée à des fins de manipulation, de haine et de désinformation. Mais aucune de ces deux constations ne suffit, à elle seule, à régler le problème.
Le véritable test sera celui des garanties.
Une démocratie ne se mesure pas seulement à la capacité de son gouvernement à lutter contre les dérives du numérique. Elle se mesure aussi à sa capacité à tolérer, protéger et encadrer la parole de ceux qui le critiquent.
Voilà pourquoi la régulation des réseaux sociaux ne doit être ni un tabou ni un chèque en blanc.
Elle doit être discutée publiquement, avec les journalistes, les magistrats, les universitaires, les défenseurs des droits humains, les professionnels du numérique, les plateformes, la société civile et surtout les citoyens.
Car le Sénégal ne doit pas choisir entre le chaos numérique et le contrôle politique du numérique.
Il doit construire un espace numérique où la liberté existe, où la responsabilité s’impose et où personne — pouvoir, opposition, influenceur ou citoyen — ne possède le monopole de la vérité.
La question n’est finalement pas de savoir qui va « reprendre » le numérique. La question est de savoir si le Sénégal saura faire du numérique un espace appartenant à tous, mais soumis aux mêmes règles pour tous.
Ndiawar Diop
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