CONTRIBUTION

LE CHOC ENTRE L’EXÉCUTIF ET LE LÉGISLATIF : Les fonds politiques et… brumeux (Par Babacar Justin Ndiaye)

La polarisation frénétique de l’Assemblée nationale et la crispation totale du Gouvernement, autour des fonds politiques, spéciaux et secrets, sont inédites dans la vie politico-institutionnelle du Sénégal indépendant.

À ce propos, la rigidité de la posture de l’Assemblée nationale reflète autant une louable quête de transparence qu’une fâcheuse méconnaissance de l’univers de l’État dont certaines missions sont voilées par le brouillard de la politique, cachées par le crachin de la sécurité et couvertes par la brume du « secret-défense ».

Historiquement, toute cette gamme de fonds (politiques, spéciaux et secrets) sont logés à l’enseigne de la fortification ou de la protection intérieure et extérieure d’un pays. L’État du Sénégal étant un magma d’institutions et d’organes arrivés dans les fourgons du colonialisme, la gestion de crédits aussi spéciaux s’apparente à un modèle standard quasi-universel.

Sans être encadrés de façon étouffante ni entièrement placés hors contrôle, les fonds politico-secrets font l’objet de vérification singulière ; tout en restant abonnés aux ténèbres et réfractaires à la lumière.

En France, la loi 47-2234 a crée une commission de vérification « des dépenses du SDECE (actuelle DGSE) ». Les trois membres de cette commission sont nommés par décret du Premier ministre contresigné par le Ministre des Finances.

Et pour mieux vérifier sans rien ébruiter, la commission fonctionne avec un effectif très réduit : un Président issu de la Cour des comptes et deux commissaires en provenance du Conseil d’État et de l’Inspection générale des Finances.

Bien entendu, le culte de la bonne gouvernance, de plus en plus chère aux Sénégalais, ne disqualifie point l’Assemblée nationale. Bien au contraire. Toutefois, le dynamisme parlementaire ne doit pas entrer en conflit avec les impératifs permanents de sécurité nationale.

En effet, notre partenariat pétro-gazier avec la Mauritanie, la convalescence d’une Casamance post-crise et la courte distance entre Kidira et Diboli (vite avalée par une Toyota bourrée de terroristes) nous commandent de payer grassement et secrètement tout « honorable correspondant » qui signalera aux autorités sénégalaises, le débarquement d’hélicoptères en pièces détachées dans un port du Golfe de Guinée.

Bref, on ne gère pas les crédits du contre-espionnage de la même manière qu’on comptabilise les financements d’une campagne arachidière.

Sous cet angle, une certaine propension à livrer des batailles de transparence tous azimuts, sans prudence ni discernement, peut esquinter certains services réellement vitaux et traditionnellement fermés de l’État.

C’est pourquoi la boxe, sans baisse d’intensité, entre Pasteef et Kiraay, reste une source d’inquiétudes ; parce que susceptible de hâter la liquéfaction de l’État. À cet égard, un conseil : « Pour surmonter une difficulté du présent, évitons d’hypothéquer l’avenir sécurisé du pays ». Car la colère est mauvaise conseillère.

En définitive, le souci d’encadrement des fonds spéciaux via une proposition de loi est totalement légitime et démocratiquement correct. La vocation de ces fonds-là n’étant évidemment pas de financer la polygamie ou de collectionner des voitures de luxe.

Cependant, le contrôle exercé par des Députés potentiellement bavards, dans un champ politique labouré par la transhumance constante et secoué par les changements inattendus d’alliances, hissera le niveau de vulnérabilité de l’État qui, à la différence des Partis politiques, demeure national et transpartisan.

Ne désespérons guère des décideurs actuels ou futurs du pays ! La ferveur civique et l’amour de la patrie sont plus efficaces qu’une tonne de propositions de lois.

Jadis, des hommes comme Oumar Wellé et Jean Collin ont géré des fonds politiques sans acheter des châteaux en Espagne. Les reliquats de ces fonds étaient régulièrement retournés au Trésor.

Le tout puissant Jean Collin est enterré dans un cimetière rural à Ndiaffate. Il n’a pas acheté un caveau au cimetière du Père Lachaise à Paris. Son fils, François Collin, a fait toutes ses études au Sénégal, du cycle primaire à l’ENA, à l’ombre des fonds politiques gérés par son père. Aucune bourse pour aller au Canada !

James Dillinger

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