Ils ont attendu des années, parfois des décennies, dans l’espoir de rejoindre leurs proches en Israël. En Éthiopie, des membres de la communauté Beta Israel et des descendants de Juifs éthiopiens continuent de vivre dans l’attente d’une éventuelle immigration. Une histoire marquée par les persécutions, les exodes et les spectaculaires opérations de sauvetage menées par Israël dans les années 1980 et 1990.
L’histoire des Juifs d’Éthiopie est l’une des plus singulières de la diaspora juive. Connue sous le nom de Beta Israel, cette communauté revendique une présence très ancienne dans le pays. Une tradition rapporte notamment une origine remontant à la rencontre entre le roi Salomon et la reine de Saba, même si cette filiation relève de la tradition religieuse et non d’un fait historique établi.
Pendant des siècles, les Beta Israel ont développé leurs propres traditions religieuses et culturelles, principalement dans le nord et le nord-ouest de l’Éthiopie. Leur histoire récente a toutefois été profondément bouleversée par les crises politiques, les conflits et les persécutions qui ont frappé le pays.
L’arrivée au pouvoir de Mengistu Haile Mariam et du régime militaire marxiste en 1974 a notamment marqué une période particulièrement difficile. À la fin des années 1970 et dans les années 1980, les départs vers Israël deviennent progressivement une question de survie pour une partie de la communauté. La famine et les conflits poussent également des milliers d’Éthiopiens à prendre la route du Soudan dans l’espoir de rejoindre Israël.
C’est dans ce contexte qu’Israël organise l’opération Moïse en 1984-1985. Quelque 8 000 Juifs éthiopiens sont alors acheminés depuis des camps de réfugiés au Soudan vers Israël. Ces opérations clandestines, réalisées avec l’appui de différents acteurs israéliens et internationaux, permettent à une partie importante de la communauté de sortir d’Éthiopie. La traversée reste cependant dramatique : plusieurs milliers de personnes meurent au cours des longues marches vers le Soudan, selon des témoignages recueillis par la Jewish Agency.
Quelques années plus tard, l’opération Salomon marque un nouveau tournant. Les 24 et 25 mai 1991, alors que le régime de Mengistu s’effondre sous la pression des forces rebelles, plus de 14 000 Juifs éthiopiens sont évacués d’Addis-Abeba vers Israël en seulement quelques dizaines d’heures. La Jewish Agency évoque plus de 14 300 personnes transportées par 35 avions.
Ces deux opérations deviennent des symboles de l’histoire des Juifs d’Éthiopie et de leur immigration vers Israël. Mais elles ne mettent pas fin à l’histoire des familles séparées.
Après les grandes vagues d’immigration, des milliers de personnes restent en Éthiopie. Une partie appartient aux communautés désignées sous le terme de Falash Mura, des personnes dont les ancêtres étaient associés à la communauté Beta Israel et dont certaines familles avaient adopté le christianisme avant de revenir ou de revendiquer une identité juive.
Leur situation a fait l’objet de débats politiques et religieux en Israël, notamment autour de leur éligibilité à l’immigration au titre de la législation israélienne.
Depuis les années 2000, des opérations successives ont permis à plusieurs milliers de personnes de rejoindre Israël. L’opération Doves’ Wings, achevée en 2013, a notamment permis l’arrivée de quelque 7 000 personnes en provenance d’Éthiopie.
Mais la question n’a pas totalement disparu.
En 2020, le gouvernement israélien a autorisé l’arrivée immédiate de 2 000 personnes supplémentaires depuis l’Éthiopie dans le cadre de l’opération Zur Israel. Neuf vols ont permis d’acheminer environ 2 150 nouveaux immigrants au cours de la première phase de cette opération, dont des enfants et de jeunes adultes séparés depuis longtemps de leurs familles installées en Israël.
Une deuxième phase lancée en 2022 devait permettre à environ 3 000 personnes supplémentaires de rejoindre Israël. Ces différentes initiatives témoignent de la persistance du problème des familles séparées entre les deux pays.
À Addis-Abeba comme à Gondar, certains candidats au départ ont ainsi passé des années dans l’attente d’une décision des autorités israéliennes. Pour plusieurs familles, l’enjeu dépasse largement la question de l’immigration : il s’agit de retrouver un parent, un enfant ou un frère installé depuis longtemps en Israël.
La Jewish Agency indiquait déjà, lors du lancement d’Operation Zur Israel, que des milliers de personnes attendaient encore en Éthiopie, certaines vivant dans des conditions difficiles et ayant rejoint Addis-Abeba ou Gondar dans l’espoir de pouvoir immigrer. L’organisation expliquait également fournir des programmes alimentaires et des soins à certaines populations en attente.
Cette attente nourrit un sentiment d’incertitude particulièrement lourd pour les familles. Certaines ont vendu leurs biens ou quitté leurs villages pour se rapprocher des centres où sont organisées les démarches d’immigration. D’autres vivent depuis des années avec la perspective d’un départ qui n’arrive jamais.
Le reportage réalisé en Éthiopie montre ainsi une communauté prise entre mémoire et attente : mémoire des persécutions et des longues routes parcourues par les générations précédentes, mais aussi attente d’une décision administrative susceptible de déterminer l’avenir d’une famille entière.
L’histoire des Juifs éthiopiens est donc loin de s’être achevée avec les avions de Moïse et de Salomon. Ces opérations ont permis à des dizaines de milliers de personnes de rejoindre Israël, mais elles ont également laissé derrière elles une question qui continue de traverser les générations : que faire de ceux qui sont restés et qui attendent toujours de retrouver leurs proches ?
Plus de trois décennies après l’opération Salomon, cette attente rappelle que les grandes opérations historiques de sauvetage ne suffisent pas toujours à refermer les blessures laissées par des décennies de séparation.
Sunuker News Desk
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