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Inondations au Sénégal : le désastre ne vient pas seulement du ciel, mais aussi des choix d’aménagement

Inondations au Sénégal : le désastre ne vient pas seulement du ciel, mais aussi des choix d’aménagement

Par Sunuker News Desk

Chaque hivernage, le même scénario se répète au Sénégal : des quartiers submergés, des maisons envahies par les eaux, des routes impraticables et des familles contraintes de quitter leur domicile. Si les fortes pluies déclenchent les inondations, elles ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer l’ampleur des dégâts. Dans une analyse publiée le 12 octobre 2026, l’urbaniste et citoyen sénégalais Oumar Ba invite à regarder au-delà de la météo pour interroger les choix fonciers, urbanistiques et hydrauliques qui ont progressivement exposé des populations au risque.

Son constat tient en une formule : l’inondation n’est pas tombée du ciel. Elle est aussi, selon lui, le résultat de décisions anciennes, de lacunes dans la planification et parfois d’un manque d’anticipation dans l’occupation des sols.

« Ndox du bayyi yoon’am » : l’eau ne renonce pas à son chemin. Cet adage wolof résume une réalité fondamentale de l’hydrologie. L’eau suit le relief, s’accumule dans les dépressions et cherche des voies d’écoulement. Elle ne tient pas compte des limites des parcelles ni des plans de lotissement. Lorsqu’un passage naturel est obstrué, qu’une zone basse est remblayée ou qu’un terrain est urbanisé sans système d’évacuation adapté, les conséquences peuvent apparaître dès les premières pluies importantes.

Pour Oumar Ba, il faut donc distinguer trois éléments : l’aléa, l’exposition et la vulnérabilité. La pluie constitue l’aléa. L’exposition dépend des habitations, des routes et des équipements construits dans les zones susceptibles d’être inondées. La vulnérabilité, elle, renvoie à la capacité des ménages et des collectivités à prévenir les dégâts, à faire face à la crise et à se relever. Ces deux dernières dimensions sont fortement influencées par les décisions humaines.

Une urbanisation qui a parfois ignoré la mémoire de l’eau

L’histoire de l’expansion urbaine au Sénégal permet de comprendre une partie du problème. Les sécheresses des années 1970 et 1980, combinées à l’exode rural et à la croissance démographique, ont contribué à transformer profondément les périphéries urbaines. Des terrains autrefois considérés comme peu attractifs, notamment certaines dépressions et zones humides, ont progressivement été occupés et construits.

Dans la banlieue dakaroise, notamment à Pikine et à Guédiawaye, l’urbanisation rapide a accru la pression sur des espaces particulièrement exposés. La présence de nappes phréatiques peu profondes dans certains secteurs complique encore l’évacuation des eaux : même lorsque les précipitations cessent, l’eau peut continuer à stagner ou remonter dans les habitations.

Cette vulnérabilité est documentée par les travaux consacrés à la gestion des eaux pluviales. La Banque mondiale souligne que la croissance urbaine rapide, l’insuffisance des systèmes de drainage et la remontée des nappes ont contribué à aggraver les risques d’inondation dans les zones périphériques de Dakar.

Les réponses publiques ont évolué au fil des crises. Après les inondations de 2005, le plan Jaxaay a notamment associé des mesures d’urgence au relogement de familles sinistrées. Par la suite, le Plan décennal de lutte contre les inondations et le Projet de gestion des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique (PROGEP) ont permis de développer des réseaux de drainage, des bassins de rétention et des stations de pompage, tout en introduisant des outils de planification urbaine.

Ces investissements ont contribué à protéger des populations et à renforcer les capacités d’intervention. Il serait donc inexact de considérer les ouvrages hydrauliques comme inutiles. La question soulevée par Oumar Ba porte plutôt sur leurs limites lorsqu’ils ne s’accompagnent pas d’une politique durable de maîtrise de l’urbanisation, de préservation des zones humides et de contrôle de l’occupation des sols.

Le PROGEP lui-même a été conçu autour d’une approche combinant infrastructures, prévention, planification et mobilisation des communautés. L’enjeu est donc de faire vivre cette approche intégrée sur le long terme et de veiller à ce que les nouveaux aménagements ne créent pas de nouveaux points de vulnérabilité.

Quand les inondations creusent les inégalités

L’analyse de l’urbaniste insiste également sur les conséquences sociales du phénomène. Une inondation ne se résume pas aux dégâts matériels visibles. Elle peut interrompre la scolarité des enfants, empêcher des travailleurs de rejoindre leur emploi, fragiliser les petits commerces, alourdir les dépenses des ménages et favoriser certaines maladies liées à l’eau insalubre.

Les familles ne sont pas toutes égales face à ces chocs. Un ménage disposant d’une épargne, d’un logement solide et d’une solution temporaire d’hébergement peut absorber une partie des pertes. À l’inverse, une famille vivant d’un revenu journalier dans un habitat précaire risque de perdre simultanément son logement, ses biens et ses moyens de subsistance.

La catastrophe devient alors sociale autant que territoriale. Elle met en évidence les inégalités d’accès au logement, aux infrastructures et aux mécanismes de protection. Elle peut également éroder la confiance des citoyens lorsque les mêmes quartiers sont touchés à répétition sans amélioration durable de leur situation.

Sortir du réflexe de l’urgence

Oumar Ba ne remet pas en cause la nécessité des canaux, des bassins de rétention et des stations de pompage. Il estime toutefois que ces équipements ne peuvent, à eux seuls, régler un problème dont les causes se situent aussi en amont. Un canal ne corrige pas automatiquement un lotissement mal implanté. Une station de pompage ne remplace pas la préservation d’un bassin naturel. Et l’évacuation accélérée des eaux dans un secteur peut, si elle est mal pensée à l’échelle du bassin versant, déplacer les difficultés vers d’autres zones.

L’urbaniste appelle ainsi à élargir la responsabilité de la lutte contre les inondations. Celle-ci ne concerne pas uniquement les services chargés de l’assainissement, mais aussi les acteurs de l’urbanisme, du foncier, des collectivités territoriales et de la construction. Les documents de planification, les autorisations d’occuper les sols et les normes d’aménagement doivent prendre davantage en compte les écoulements naturels et les zones à risque.

Cette approche suppose également de mieux connaître les territoires : cartographier les zones inondables, actualiser les données hydrologiques, entretenir les réseaux existants et intégrer les risques dans les décisions d’urbanisation. La prévention doit devenir une dépense régulière et planifiée, plutôt qu’un effort exceptionnel relancé après chaque hivernage.

Le défi est d’autant plus important que les investissements correctifs coûtent cher et peuvent perdre de leur efficacité si l’urbanisation continue de progresser sans coordination. Le Sénégal doit donc conjuguer la protection immédiate des populations, l’entretien des ouvrages, la maîtrise foncière et une planification qui respecte davantage les caractéristiques naturelles des territoires.

Dans le premier volet de sa réflexion, Oumar Ba annonce une suite consacrée à la nécessité d’une doctrine nationale de gestion de l’eau, depuis le bassin versant jusqu’à la parcelle. L’objectif annoncé est de proposer des principes pour mieux planifier, construire et aménager le pays.

Le message central est clair : lutter contre les inondations ne consiste pas seulement à combattre l’eau une fois qu’elle a envahi les rues. Il faut aussi comprendre pourquoi elle s’y accumule, préserver les espaces qui permettent son écoulement et éviter que les décisions d’aujourd’hui ne préparent les catastrophes de demain.

Sunuker News Desk

James Dillinger

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