Ils ont été condamnés aux États-Unis, ont parfois purgé leur peine, puis ont été expulsés vers un pays dont certains n’avaient jamais entendu parler. Depuis 2025, l’Eswatini accueille des ressortissants de plusieurs pays envoyés par l’administration Trump dans le cadre de sa politique d’expulsions vers des pays tiers. Derrière cette opération, un accord confidentiel conclu entre Washington et Mbabane soulève de nombreuses interrogations sur le sort des personnes transférées, les conditions de leur détention et les contreparties financières éventuelles.
À des milliers de kilomètres des États-Unis, dans le petit royaume enclavé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique, des migrants originaires notamment du Vietnam, du Laos, du Yémen, de Cuba, d’Éthiopie, de République démocratique du Congo ou encore de Jamaïque se retrouvent détenus dans une prison de haute sécurité.
Leur point commun : ils ont tous fait l’objet de procédures judiciaires ou de condamnations aux États-Unis avant leur expulsion.
Le dispositif est particulièrement controversé parce que ces personnes n’ont pas nécessairement de lien avec l’Eswatini. Elles ne sont pas ressortissantes du royaume, n’y ont généralement jamais vécu et n’y ont pas été condamnées pour les faits qui leur sont reprochés aux États-Unis.
Selon les informations révélées dans le cadre de l’enquête internationale « The Deportation Project », coordonnée par Forbidden Stories et à laquelle France 24 a participé, Washington a conclu avec plusieurs pays africains des arrangements permettant d’y transférer des personnes expulsées des États-Unis. L’Eswatini fait partie de ces pays.
Human Rights Watch indique que le royaume a accepté d’accueillir jusqu’à 160 ressortissants de pays tiers expulsés par les États-Unis, dans le cadre d’un accord présenté comme destiné notamment à renforcer les capacités eswatiniennes de gestion des frontières et des migrations. L’organisation rapporte également que les premiers arrivants ont été détenus au complexe pénitentiaire de Matsapha.
Pour les personnes transférées, le choc est considérable.
Selon le témoignage rapporté par France 24, Dung Nguyen, ressortissant vietnamien expulsé en juillet 2025, affirme qu’il ne connaissait pas l’Eswatini avant son arrivée. Il raconte avoir refusé de signer les documents qui lui étaient présentés avant son expulsion et affirme qu’on lui aurait répondu que, qu’il signe ou non, il serait envoyé dans ce pays.
Son cas illustre une question au cœur de la controverse : que devient une personne expulsée vers un pays avec lequel elle n’a aucun lien et où elle ne dispose ni de famille, ni de réseau social, ni nécessairement de perspectives juridiques claires ?
L’avocat eswatinien Sbusiso Nhlabatsi, qui représente certains des détenus, conteste également les conditions dans lesquelles ces transferts ont été effectués. Il estime que plusieurs personnes ont déjà purgé leur peine aux États-Unis et que leur expulsion vers l’Eswatini les place dans une situation juridique particulièrement complexe.
L’accès à ces détenus a d’ailleurs fait l’objet d’une bataille judiciaire. Après avoir été empêché à plusieurs reprises de pénétrer dans la prison de Matsapha, l’avocat a saisi la justice. Une décision de justice lui a finalement permis de rencontrer les personnes transférées.
L’un des aspects les plus sensibles du dossier concerne la contrepartie obtenue par l’Eswatini.
Human Rights Watch indique que l’accord prévoit 5,1 millions de dollars destinés au renforcement des capacités du royaume en matière de contrôle des frontières et de gestion migratoire. L’organisation rapporte également que l’accord aurait été conclu dans un contexte où l’Eswatini acceptait d’accueillir jusqu’à 160 personnes expulsées des États-Unis.
Mais la destination exacte de cet argent et les modalités précises de son utilisation ont suscité des interrogations au sein même du royaume.
Des avocats et des acteurs de la société civile ont demandé davantage de transparence sur le contenu de l’accord. Les autorités eswatiniennes ont, pour leur part, insisté sur le caractère temporaire de la présence de ces personnes et sur leur statut particulier.
Le gouvernement affirme notamment que ces individus ne constituent pas une menace pour la population et qu’ils ne doivent pas être assimilés aux détenus de droit commun du royaume.
Mais cette explication n’a pas suffi à calmer les critiques.
La controverse prend une dimension supplémentaire en raison du système politique de l’Eswatini.
Le pays est la dernière monarchie absolue d’Afrique. Le roi Mswati III, au pouvoir depuis 1986, dispose de pouvoirs considérables. Les partis politiques sont interdits et les libertés publiques restent fortement encadrées.
Human Rights Watch souligne dans son rapport 2026 que l’espace civique demeure extrêmement restreint. L’organisation rappelle que les partis politiques restent interdits et que les autorités ont continué à utiliser des textes sur le terrorisme, la sédition et l’ordre public pour limiter les libertés d’expression, de réunion et d’association.
Le royaume porte également les séquelles des manifestations pro-démocratie de 2021. Ces mobilisations avaient été réprimées par les forces de sécurité, avec des dizaines de morts et des centaines de blessés selon les organisations de défense des droits humains.
En octobre 2025, Human Rights Watch estimait encore qu’aucune véritable justice n’avait été rendue pour les victimes de la répression de 2021. L’organisation accusait les autorités de ne pas avoir mené d’enquête efficace sur l’usage disproportionné de la force par les forces de sécurité.
Le meurtre de l’avocat et militant des droits humains Thulani Maseko, abattu à son domicile en janvier 2023, demeure lui aussi une affaire non résolue. Selon Human Rights Watch, ses assassins n’avaient toujours pas été arrêtés au moment de la publication de son rapport 2026.
C’est dans ce contexte que l’arrivée de détenus étrangers dans les prisons du royaume provoque autant de réactions.
Le 18 juillet 2025, plus d’une centaine de femmes s’étaient rassemblées devant l’ambassade américaine à Manzini pour protester contre l’arrivée de personnes expulsées des États-Unis.
La mobilisation était inhabituelle dans un pays où les manifestations et les mouvements d’opposition font l’objet d’un contrôle étroit.
Les manifestantes exprimaient notamment leur inquiétude face à la présence de personnes présentées aux États-Unis comme des criminels et désormais détenues sur le territoire eswatinien.
Mais une question plus fondamentale s’est rapidement imposée : pourquoi l’Eswatini accepte-t-il de prendre en charge des personnes condamnées par la justice américaine alors qu’elles n’ont commis aucun crime dans le royaume ?
Pour les défenseurs des droits humains, la réponse ne peut pas être uniquement financière ou diplomatique.
L’affaire eswatinienne s’inscrit dans une politique américaine plus large.
L’administration Trump a développé le recours aux « third-country deportations », c’est-à-dire l’expulsion de personnes vers un pays qui n’est ni leur pays d’origine ni nécessairement un État avec lequel elles ont un lien.
La stratégie vise notamment les personnes dont le renvoi direct vers leur pays d’origine est compliqué ou impossible.
Cette politique a cependant été confrontée à d’importantes batailles judiciaires aux États-Unis.
Le 29 septembre 2026, la Cour suprême américaine a temporairement autorisé l’administration Trump à reprendre les expulsions rapides vers des pays tiers pendant qu’elle examine la légalité du dispositif. La décision, prise par six juges contre trois, suspend pour l’instant une décision d’une juridiction inférieure qui imposait davantage de garanties aux personnes menacées d’un transfert vers un pays tiers.
La Cour suprême doit examiner plus largement la question de la légalité de cette politique au cours de la prochaine étape de la procédure.
Cette bataille judiciaire est importante pour les personnes actuellement détenues en Eswatini, mais également pour les futurs expulsés vers des pays tiers.
Les associations de défense des droits humains soulèvent principalement deux questions.
La première concerne le droit à une procédure équitable avant l’expulsion.
La seconde porte sur le risque de persécution, de torture ou de traitements inhumains après le transfert.
Human Rights Watch estime que l’accord conclu avec l’Eswatini pourrait exposer les personnes expulsées à des détentions arbitraires et à d’autres violations de leurs droits. L’organisation demande notamment que les personnes transférées bénéficient de garanties juridiques suffisantes.
Cette question est d’autant plus sensible que certains des détenus ont déjà purgé leur peine américaine.
Le débat n’est donc plus seulement celui de l’expulsion d’un étranger condamné. Il devient celui de la possibilité de maintenir une personne enfermée dans un pays tiers alors qu’elle n’y a jamais été condamnée.
L’Eswatini n’est cependant pas un cas isolé.
Depuis 2025, Washington a cherché à conclure avec plusieurs gouvernements africains des arrangements permettant d’accueillir des personnes expulsées des États-Unis.
Le phénomène concerne notamment des pays qui entretiennent des relations diplomatiques étroites avec Washington ou qui peuvent avoir intérêt à obtenir des ressources, une coopération sécuritaire ou un soutien politique américain.
Le 30 septembre 2026, le Burundi a à son tour annoncé qu’il accepterait des personnes expulsées des États-Unis n’ayant aucun lien préalable avec le pays, sous certaines conditions. Les modalités précises et le nombre de personnes concernées restent toutefois à déterminer.
Cette évolution montre que la question dépasse désormais largement l’Eswatini.
Elle pose une interrogation plus générale sur le rôle que certains États africains pourraient être amenés à jouer dans la politique migratoire américaine : peuvent-ils devenir des destinations de substitution pour des personnes que Washington ne souhaite plus maintenir sur son territoire ?
Pour l’Eswatini, l’accord avec Washington intervient dans un contexte économique délicat.
Le royaume demeure fortement dépendant de ses partenaires extérieurs et entretient depuis longtemps une relation particulière avec les États-Unis, notamment dans les domaines de la santé et du développement.
Le recul ou la suppression de certains programmes américains d’aide a donc renforcé les contraintes auxquelles Mbabane est confronté.
Cette situation alimente une lecture politique de l’accord : pour certains opposants, le gouvernement aurait accepté de coopérer avec Washington en échan
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