A LA UNE

État civil au Sénégal : ces citoyens devenus « sans-papiers » dans leur propre pays

État civil au Sénégal : ces citoyens devenus « sans-papiers » dans leur propre pays

Ils portent leur nom depuis leur naissance, ont été scolarisés, ont travaillé, voyagé et construit leur vie autour d’une identité officiellement reconnue. Pourtant, au détour d’une simple démarche administrative, certains Sénégalais découvrent que leur profil d’état civil est déjà utilisé par une autre personne. Commence alors un long parcours pour tenter de récupérer ce qui leur appartient : leur propre identité.

Le phénomène est dénoncé par le Collectif des victimes du remplacement d’identité, qui a organisé samedi à Dakar une rencontre consacrée aux difficultés rencontrées par des citoyens confrontés à des anomalies dans les fichiers de l’état civil. Pour ces victimes, les conséquences vont bien au-delà d’un simple problème administratif : impossibilité d’obtenir ou de renouveler une pièce d’identité, blocage de démarches professionnelles, difficultés bancaires ou encore obstacles à des projets d’études et de voyage.

Le témoignage de Mouhamadou Lamine Sy illustre particulièrement cette situation. Installé en Espagne depuis une dizaine d’années, il s’est retrouvé confronté au problème lorsqu’il a voulu renouveler son passeport. Lors de ses démarches consulaires, il aurait découvert que son identité était déjà associée à un autre profil administratif.

Pour cet homme de 31 ans, le choc est immense. Une identité qu’il utilisait depuis toujours se retrouve soudainement au cœur d’un dossier administratif qu’il ne maîtrise plus. Son passeport expiré, ses démarches bloquées et son titre de séjour potentiellement menacé, il affirme avoir été confronté à des intermédiaires lui proposant de régler la situation contre d’importantes sommes d’argent.

Selon son témoignage, jusqu’à 2,4 millions de francs CFA lui auraient été réclamés pour résoudre ce qu’il présente comme un problème de « doublon » dans son identité. Face à cette situation, il a finalement dû recourir à un sauf-conduit consulaire pour rentrer au Sénégal. Depuis, les conséquences se font sentir jusque dans sa vie professionnelle et patrimoniale.

D’autres victimes racontent des difficultés similaires.

Ngoné Ndiaye, 23 ans, souhaitait poursuivre ses études à l’étranger. Mais son dossier administratif est bloqué depuis plusieurs mois. Selon son témoignage, une autre utilisation des documents familiaux aurait également provoqué des difficultés financières et administratives, compromettant certains de ses projets.

Le cas de Mamadou Maurice, 28 ans, est tout aussi préoccupant. Déclaré à la mairie de Diamaguène et scolarisé normalement jusqu’à sa majorité, il s’est vu refuser une carte d’identité lorsque son acte de naissance a été considéré comme non valable. Son père, Pape Demba Diop, affirme pourtant disposer d’un livret de famille en règle. La situation serait bloquée depuis cinq ans.

Face à l’impasse administrative, le père refuse de recourir à la fraude pour obtenir de nouveaux documents. Il estime que son fils ne devrait pas être contraint de payer les conséquences d’une éventuelle défaillance du système.

Pour les membres du Collectif, ces situations révèlent les conséquences humaines que peuvent avoir les anomalies liées à l’identification des citoyens. Lorsqu’un numéro d’état civil est associé à plusieurs personnes ou qu’un citoyen découvre qu’une autre personne utilise ses informations, les démarches les plus élémentaires peuvent devenir extrêmement difficiles.

Le problème peut également créer un cercle vicieux. Selon les témoignages recueillis, certains citoyens confrontés au blocage finissent par envisager de modifier leurs documents ou de rechercher un nouveau numéro d’état civil pour pouvoir reprendre une vie administrative normale. Une pratique qui peut, à son tour, exposer les personnes concernées à des poursuites pour fraude.

Le Collectif demande ainsi aux autorités de s’attaquer aux causes profondes du phénomène. Parmi ses revendications figurent notamment la sécurisation et la centralisation des données d’état civil, la mise en place de mécanismes permettant de traiter les cas de doublons, la réinscription des personnes concernées dans un circuit administratif régulier ainsi qu’un renforcement de la protection des données d’identité.

Au-delà des fichiers et des procédures, c’est donc une question fondamentale qui est posée : comment garantir à chaque citoyen la sécurité de son identité administrative et lui éviter de devoir prouver qu’il est bien celui qu’il prétend être ?

Pour les victimes, l’enjeu est désormais de sortir de l’impasse. Car lorsqu’un Sénégalais ne peut plus obtenir ses papiers, voyager, étudier, travailler ou accéder normalement à ses droits en raison d’un problème d’état civil, c’est son existence administrative elle-même qui se retrouve fragilisée.

Sunuker News Desk

James Dillinger

Recent Posts

Affaire « Caporal Fall » : Ousseynou Fall placé sous mandat de dépôt après la résurgence d’une vidéo de 2022

Affaire « Caporal Fall » : Ousseynou Fall placé sous mandat de dépôt après la…

2 heures ago

ONU : Trump met l’Iran face à un ultimatum et annonce un possible accord après les midterms

ONU : Trump met l’Iran face à un ultimatum et annonce un possible accord après…

3 heures ago

El Hadji Diouf monte au créneau pour Patrick Vieira : « Je suis un fils du pays, c’est quoi votre problème ? »

El Hadji Diouf monte au créneau pour Patrick Vieira : « Je suis un fils…

3 heures ago

Violences politiques de 2021 à 2024 : l’affaire Pape Abdoulaye Touré prend une dimension nationale

Violences politiques de 2021 à 2024 : l’affaire Pape Abdoulaye Touré prend une dimension nationale…

6 heures ago

Sénégal : Diomaye Faye accorde une grâce exceptionnelle à 984 condamnés

Sénégal : Diomaye Faye accorde une grâce exceptionnelle à 984 condamnés Le président de la…

6 heures ago

CAN 2027 : les Lions prennent leurs quartiers à Maputo, Vieira lance son nouveau cycle

CAN 2027 : les Lions prennent leurs quartiers à Maputo, Vieira lance son nouveau cycle…

6 heures ago