Entre réalisme diplomatique, contraintes économiques et crise au sommet de l’État, Alioune Tine livre une lecture sans concession de la nouvelle trajectoire du pouvoir sénégalais. Dans un entretien accordé ce vendredi 25 septembre à PressAfrik, le fondateur d’Afrikajom Center revient notamment sur la rencontre entre Bassirou Diomaye Faye et Emmanuel Macron, l’évolution de la ligne politique du chef de l’État ainsi que la fracture désormais ouverte avec Ousmane Sonko.
La séquence diplomatique entre Dakar et Paris intervient dans un contexte où le Sénégal cherche à consolider ses partenariats internationaux tout en affichant une volonté de défendre davantage ses intérêts nationaux. Pour Alioune Tine, le contact direct entre Bassirou Diomaye Faye et Emmanuel Macron ne constitue pas une rupture avec la tradition diplomatique sénégalaise.
L’ancien président de la RADDHO considère que les différents chefs d’État sénégalais ont toujours entretenu des relations pragmatiques avec la France. De Léopold Sédar Senghor à Abdoulaye Wade, en passant par Abdou Diouf et Macky Sall, Dakar n’aurait jamais abordé cette relation avec un quelconque complexe, selon son analyse.
Cette lecture prend une résonance particulière depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye. Le nouveau régime avait porté, pendant la période électorale, un discours beaucoup plus critique à l’égard de certaines relations héritées de l’ancien système, notamment sur les questions de souveraineté et de coopération internationale. Mais l’exercice du pouvoir impose désormais d’autres arbitrages.
Pour Alioune Tine, cette évolution traduit avant tout un phénomène de « réalisme ». Une fois installé au palais présidentiel, le chef de l’État doit composer avec les contraintes économiques, diplomatiques et financières auxquelles est confronté le Sénégal.
L’analyste estime ainsi que Bassirou Diomaye Faye s’est progressivement éloigné de certaines positions radicales associées au discours de Pastef lorsqu’il était dans l’opposition. La gestion d’un État, explique-t-il en substance, impose la recherche de partenariats, la construction d’alliances et la prise en compte des rapports de force internationaux.
Cette question est particulièrement sensible sur le terrain financier. Le Sénégal reste dépendant de ses relations avec les institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international. Le président Faye défend d’ailleurs désormais ouvertement l’accord conclu avec le FMI, évalué à 2,2 milliards de dollars, alors que cette orientation est contestée par une partie de son ancien camp politique.
Dans son entretien avec RFI et France 24, diffusé le 24 septembre depuis New York, le chef de l’État a également appelé ses opposants à adopter un « comportement patriotique » lors du prochain débat sur la loi de finances rectificative. Cette déclaration illustre les tensions désormais apparues entre le président de la République et Ousmane Sonko, devenu son principal adversaire politique au sein de l’ancienne coalition au pouvoir.
Alioune Tine rappelle, dans ce contexte, une formule attribuée à Mamadou Dia : « Je n’ai pas scié la branche sur laquelle je suis assis. » Une manière de souligner que la souveraineté politique ne signifie pas nécessairement l’isolement économique.
Mais c’est surtout la crise entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko qui préoccupe l’ancien président de la RADDHO.
Les deux hommes ont partagé pendant plus d’une décennie le même combat politique. Le compagnonnage entre les deux figures de Pastef avait constitué l’un des principaux ressorts de leur ascension commune jusqu’à la victoire présidentielle de 2024.
Leur relation s’est toutefois profondément détériorée depuis leur arrivée au pouvoir. Ousmane Sonko a été démis de ses fonctions de Premier ministre le 22 mai 2026, après plus de deux années passées à la tête du gouvernement. Le président Faye a depuis reconnu publiquement l’existence de « divergences persistantes » et de divergences sur la manière de conduire les affaires de l’État.
Pour Alioune Tine, cette rupture dépasse désormais une simple divergence entre deux responsables politiques. Il parle d’une véritable « fracture » et même d’une « guerre fratricide », compte tenu de l’histoire commune des deux hommes et de leur poids respectif dans la vie politique sénégalaise.
La crise revêt également une dimension institutionnelle. Ousmane Sonko dirige désormais l’Assemblée nationale après son élection à sa présidence, tandis que Bassirou Diomaye Faye demeure le détenteur du pouvoir exécutif. Cette nouvelle configuration place les deux anciens compagnons au cœur des deux principales institutions politiques du pays.
La question est donc moins celle d’un simple désaccord personnel que celle de la capacité des institutions à fonctionner normalement malgré la rupture entre leurs principaux dirigeants.
Pour Alioune Tine, les querelles au sommet ne doivent cependant pas faire oublier les préoccupations concrètes de la population.
Il met en avant les difficultés économiques et sociales auxquelles les Sénégalais sont confrontés : coût de la vie, niveau des loyers, prix des produits de première nécessité ou encore problèmes liés à l’approvisionnement en électricité.
L’enjeu est donc de savoir dans quelle mesure la confrontation politique entre les deux anciens alliés peut affecter la capacité de l’État à répondre aux attentes sociales.
Cette préoccupation intervient alors que le gouvernement doit parallèlement gérer la question de la dette, les relations avec le FMI et les contraintes budgétaires. Le président Faye a consacré une partie importante de son entretien à RFI et France 24 à ces questions économiques, dans un contexte où le programme conclu avec le FMI fait l’objet de critiques politiques.
Malgré la profondeur de la crise, Alioune Tine ne ferme pas complètement la porte à une réconciliation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
« Rien n’est impossible », estime-t-il, laissant ouverte l’hypothèse d’un rapprochement futur entre les deux hommes.
Cette perspective supposerait toutefois que le dialogue reprenne une place centrale dans la gestion de leurs relations et, plus largement, dans le fonctionnement des institutions. Pour Alioune Tine, la démocratie sénégalaise reste suffisamment fragile pour que les tensions entre l’exécutif et le législatif soient traitées avec prudence.
Le contexte institutionnel donne à cette question une importance particulière. Le président dispose de prérogatives exécutives considérables tandis que l’Assemblée nationale, désormais dirigée par Ousmane Sonko, exerce ses fonctions de contrôle de l’action gouvernementale. La coexistence de ces deux pôles de pouvoir nécessite donc, selon l’analyse développée par Alioune Tine, davantage de concertation que de confrontation.
La récente séquence internationale donne d’ailleurs une illustration de la nouvelle orientation du chef de l’État. À New York, Bassirou Diomaye Faye a non seulement défendu l’accord avec le FMI, mais il a également assumé son soutien à la candidature de son prédécesseur Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. L’APS a relevé que cette position faisait partie des principaux éléments commentés par la presse sénégalaise au lendemain de son passage à l’ONU.
Entre les ambitions de transformation affichées à l’arrivée au pouvoir et les contraintes de la gouvernance, le Sénégal entre ainsi dans une nouvelle phase politique. Le président Bassirou Diomaye Faye semble désormais privilégier une approche davantage fondée sur la gestion des rapports de force institutionnels, économiques et diplomatiques.
Reste une interrogation majeure : jusqu’où cette évolution pourra-t-elle aller sans accentuer la distance avec une partie de la base politique qui avait porté le projet de rupture ? Et surtout, le président de la République et Ousmane Sonko pourront-ils retrouver un espace de dialogue alors que leurs trajectoires institutionnelles sont désormais directement concurrentes ?
Pour Alioune Tine, la réponse n’est pas définitivement écrite. Mais une chose demeure certaine : la stabilité politique et institutionnelle du Sénégal dépendra largement de la capacité de ses principaux dirigeants à privilégier le dialogue lorsque leurs divergences menacent de dépasser le simple cadre de la compétition politique.
Sunuker News Desk
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