AFRIQUE

Congo-Brazzaville : 561 disparitions dénoncées dans l’opération « Zéro Kuluna »

Congo-Brazzaville : 561 disparitions dénoncées dans l’opération « Zéro Kuluna »

Un an après le lancement de l’opération « Zéro Kuluna », destinée officiellement à lutter contre le grand banditisme urbain, une organisation congolaise de défense des droits humains tire la sonnette d’alarme. L’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH) affirme avoir recensé 561 personnes portées disparues après leur arrestation dans le cadre de cette opération menée par la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGSP).

Le chiffre, présenté le 22 septembre 2026 à Brazzaville, provient d’une année de collecte de témoignages auprès des familles. Les cas documentés concernent notamment Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie et Nkayi. L’OCDH demande désormais aux autorités de rendre publique la liste des personnes interpellées et de clarifier leur situation judiciaire et leur lieu de détention.

L’opération « Zéro Kuluna » a été lancée en septembre 2025 pour répondre à la progression de la criminalité urbaine, notamment aux activités de groupes de jeunes communément appelés « kuluna » ou « bébés noirs ». Ces bandes sont régulièrement accusées d’agressions, de vols et d’actes de violence dans plusieurs quartiers des grandes villes congolaises.

Mais, selon les organisations de défense des droits humains, la réponse sécuritaire aurait progressivement débordé le cadre d’une opération classique de lutte contre la criminalité.

L’OCDH affirme que les 561 personnes recensées auraient été arrêtées par des éléments de la DGSP avant d’être conduites vers des lieux que leurs proches n’ont pas pu identifier. L’organisation souligne que son chiffre correspond à son propre travail de documentation et ne constitue pas, à lui seul, une décision judiciaire établissant les circonstances de chaque disparition.

Le rapport de l’organisation soulève ainsi une question centrale : que sont devenus les jeunes arrêtés dans le cadre de « Zéro Kuluna » ?

L’Agence congolaise d’information rapporte que l’OCDH réclame notamment la publication de la liste des personnes interpellées, l’accès aux lieux de détention et l’ouverture d’enquêtes indépendantes et impartiales. L’organisation demande également une attention particulière pour les mineurs qui figureraient parmi les personnes arrêtées. Elle souhaite par ailleurs que le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires puisse suivre la situation.

Cette controverse intervient alors que la DGSP, structure principalement chargée de la protection du président Denis Sassou-Nguesso et de son entourage, joue un rôle majeur dans cette opération de sécurité intérieure. C’est précisément cette évolution que contestent les organisations de défense des droits humains, qui demandent que les opérations de maintien de l’ordre soient replacées dans un cadre judiciaire clairement défini.

Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas aux disparitions. Un précédent rapport du Centre d’actions pour le développement (CAD), portant sur la période de septembre 2025 à avril 2026, avait documenté 72 cas d’exécutions sommaires, 56 disparitions forcées et 38 cas de torture ou de mauvais traitements. Ces chiffres correspondent aux cas recensés par cette organisation dans le cadre de son enquête et ne constituent pas un bilan officiel établi par les autorités judiciaires.

Ces accusations sont d’autant plus sensibles que la lutte contre les « kuluna » répond à une préoccupation réelle de sécurité dans les grandes agglomérations congolaises. Les habitants de certains quartiers sont confrontés depuis plusieurs années à la violence de bandes de jeunes et réclament des réponses efficaces des pouvoirs publics.

Le débat ne porte donc pas sur la nécessité de lutter contre la criminalité, mais sur les méthodes utilisées pour y parvenir. Les organisations de défense des droits humains soutiennent qu’une politique de sécurité durable doit permettre d’arrêter les suspects, de les présenter devant la justice et de garantir leurs droits fondamentaux, plutôt que de les soustraire à tout contrôle judiciaire.

L’enjeu est également institutionnel. Lorsque des personnes arrêtées disparaissent sans que leur famille puisse obtenir d’informations sur leur sort, le problème dépasse le simple cadre de la sécurité publique. Il touche directement au fonctionnement de la justice, à la responsabilité des forces de sécurité et au respect des garanties prévues par la loi.

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés avait déjà signalé, dans son rapport sur la République du Congo pour 2025, des arrestations intervenues dans le contexte de « Zéro Kuluna » et insisté sur la nécessité de prévenir les arrestations arbitraires et de privilégier les procédures légales.

Pour les familles concernées, la situation est particulièrement éprouvante. Certaines disent rester sans nouvelles de leurs proches plusieurs mois après leur arrestation. Derrière le chiffre de 561 se trouvent ainsi des situations individuelles dont les familles réclament la clarification : lieu de détention, état de santé, éventuelles charges retenues et, lorsque les personnes sont décédées, circonstances de leur mort et localisation de leur dépouille.

L’OCDH demande donc que la lumière soit faite sur chaque cas et que les responsables d’éventuelles violations soient traduits devant la justice. L’organisation affirme également vouloir accompagner les familles et saisir, si nécessaire, les mécanismes nationaux et internationaux de protection des droits humains.

La controverse place désormais les autorités congolaises face à une double exigence. Elles doivent répondre aux préoccupations légitimes de la population confrontée à la criminalité urbaine, tout en apportant des réponses précises aux accusations formulées par les organisations de défense des droits humains.

La publication d’une liste officielle des personnes arrêtées, la clarification des lieux de détention et l’ouverture d’investigations indépendantes pourraient constituer des éléments essentiels pour établir les faits. Elles permettraient également de distinguer les personnes effectivement détenues, celles qui ont été libérées, celles qui ont éventuellement été condamnées et celles dont la disparition demeure inexpliquée.

À ce stade, le chiffre de 561 disparitions doit donc être présenté comme un recensement établi par l’OCDH, et non comme un bilan judiciaire définitif. Mais l’ampleur du nombre avancé, ajoutée aux précédents rapports faisant état d’exécutions sommaires et de tortures, donne à cette affaire une dimension suffisamment importante pour justifier des vérifications indépendantes et transparentes.

Au Congo-Brazzaville, la lutte contre les « kuluna » se retrouve ainsi au cœur d’un débat qui dépasse la seule question du banditisme. Il porte désormais sur la frontière entre maintien de l’ordre et respect de l’État de droit, ainsi que sur la responsabilité des institutions chargées de protéger la population.

Sunuker News Desk

James Dillinger

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