Alioune Badara Beye, dramaturge: «le téléfilm a porté préjudice au théâtre»

La Journée mondiale du théâtre est célébrée aujourd’hui, 27 mars. Pour l’occasion, Alioune Badara Bèye nous entretient de l’évolution et de la situation du quatrième art dans notre pays. Il convoque ses écueils et donne des pistes de solution pour le renouveau de cet art.

Aujourd’hui, est célébrée la Journée mondiale du théâtre. C’est la 59ème édition, depuis son instauration, en 1962, à Paris, par l’Institut international du théâtre. Alioune Badara Bèye se rappelle encore de cette période qui précède un peu l’étape des balbutiements du quatrième art au Sénégal, avec notamment l’érection du Théâtre national Daniel Sorano et l’avènement des premiers dramaturges locaux. «C’était l’époque du théâtre de scènes, qui se jouait devant son propre public» se remémore le dramaturge, qui fait partie de la génération intermédiaire ayant suivi les pionniers Amadou Cissé Dia, Cheik Aliou Ndao, Thierno Bâ, etc. Seulement cette période faste du théâtre au Sénégal semble d’une autre date. De l’avis d’Alioune Badara Bèye, des facteurs conjoncturels significatifs ont provoqué le fait. Il parle d’abord de l’intervention de la télévision qui a promu les téléfilms.

«Déjà, avec l’apparition des troupes théâtrales Daaray Kocc et Jamonooy Tey, les gens étaient plus accrochés par le téléfilm que par le théâtre. Ils avaient les mises en scène dans leur salon et cela leur excusait les déplacements dans les salles de théâtre. L’effet de mode a tellement suivi qu’il y a de la confusion dans la définition du mot théâtre», analyse l’auteur de l’œuvre dramatique «Nder en flammes» (1990). Alioune Badara Bèye invite par ailleurs à distinguer les scènes jouées en captation et retransmises à la télévision. «C’est du théâtre télévisé et cela ne change pas grand-chose en soi. Le décor y est, les comédiens sont présents, les dialogues et le spectacle aussi. C’est toujours à identifier du téléfilm où il y a des décors extérieurs, entre autres. Ensuite, il y a les fonctions de la caméra qui permet d’élaguer les imperfections. Le théâtre se joue, lui, dans l’insécurité. Si l’on note une défection devant le public, on ne peut rien y changer. C’est ce théâtre original et originel qui tend à presque disparaître», fait-il observer. Il remarque encore que les comédiens excellent maintenant mieux dans le jeu des téléfilms qui, en plus, sont plus rentables et ont un public plus varié.

Alioune Badara Bèye laisse toutefois chanter une note d’espoir. Selon lui, la nouvelle génération fait voir «de très bonnes choses», «même s’il reste encore la pleine maîtrise des rudiments pour ramener ce public du théâtre toujours existant». Concernant la situation de l’édition de pièces de théâtre, il évite également d’être catégorique. Le directeur de la maison d’éditions Maguilen estime que l’édition est une activité commerciale, même s’il conçoit que l’idéal est que le commercial ne prime pas sur le culturel.

«Elles éditent plus de romans parce qu’elles estiment que c’est plus rentable. Pourtant, quand vous allez au Maroc ou en Tunisie, le théâtre et le recueil de poèmes ont bonne place dans les librairies. Les recueils de poèmes et romans peuvent aussi être mis en scène et il y a eu des expériences, comme avec le roman «La Grève des bàttu» de Aminata Sow Fall. Il faut encore aller vers cela», indique le président de l’Association des écrivains du Sénégal (Aes), qui apprend avoir constaté que le théâtre ne se vendait pas bien quand il siégeait au Bsda.

Il suggère aussi la mise en scène des œuvres durant les présentations de livres pour mieux passer la promotion. Alioune Badara Bèye se satisfait par ailleurs de l’arrivée de dramaturges femmes, en citant notamment l’excellence de certaines telles que Fama Diagne Mbengue, Sokhna Benga et Mously Diakhaté et encourage d’autres écrivaines à s’y mettre. Il appelle également à mettre à contribution la technologie et les nouveaux médias, sans dévoyer les fondamentaux du théâtre. Ce quatrième art qui, estime le doyen Bèye, est pourtant le genre le plus pertinent au Sénégal pour être très communautaire.

«Il relève de l’oral, de l’écrit et du spectacle. De quoi faire adhérer tout le monde. Et pour mieux réussir cette adhésion, il faut peut-être plus traduire certaines œuvres et donner plus de chance à ceux qui publient les pièces de théâtre en wolof et dans les langues nationales», conclut Alioune Badara Bèye.

N'diawar Diop

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