CHEIKH ANTA DIOP ET SEMBENE OUSMANE CONTRE SENGHOR : «On ne décolonisera pas l’Afrique avec les langues étrangères »

 

ousmane sembeneCheikh Anta Diop Leopold Sedar SenghorNous publions ici deux textes: un de Sembene Ousmane et un autre de Cheikh Anta Diop. Le premier texte est une lettre adressée par le cinéaste et écrivain, Sembene Ousmane, au premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, pour lui faire part de son amertume suite à la publication du décret présidentiel qui frappe d’interdiction la diffusion de son film Ceddo. Contre l’avis des linguistes sénégalais, le président-poète, estimait en effet que le titre du film (“Ceddo”) ne devait pas être géminé, et donc ne devait prendre qu’un seul “d”. Provocateur à souhait, Sembene Ousmane prend à témoin le peuple sénégalais et se fend de cette lettre ouverte, rédigée d’abord, comme pour toiser l’illustre grammairien, en langues nationales (wolof, pulaar puis mandingue) avant d’être publiée en français par le journal TAXAW (décembre 1977) dont Cheikh Anta Diop était le directeur politique.
Pour Sembene Ousmane, ce décret inique, non-scientifique, émanant d’un “ pouvoir absolutiste”, illustre le complexe intellectuel du président-poète. Non seulement ce décret “retarde l’enseignement de nos langues”, écrit-il, mais il démontre que le président préfère écouter l’avis de ses conseillers étrangers que de considérer les conseils éclairés des linguistes nationaux “d’origine Pulaar, Seereer, Manding, Joola, Soninke et Wolof”. De plus, martèle-t-il, “on ne décolonisera pas l’Afrique avec les langues étrangères”. Laissant poindre sa colère, le cinéaste va même au delà de l’interdiction du film et critique la “statue de Faidherbe”, célébrée alors que “Nos rues, nos artères, nos boulevards, nos avenues, nos places portent-ils encore des noms de colonialistes anciens et nouveaux”. Pourtant, dit-il, le pays a donné des femmes et des hommes qui méritent l’honneur d’occuper les frontons de de nos Lycées, collèges, théâtre, université, rues et avenues, etc”
Bref, c’est un Sembene Ousmane tout en ébullition qui s’en prend au décret jugé “scélérat et rétrograde” du président Senghor.
Dans le second texte, publié dans le journal TAXAW numéro 7 de janvier 1978, Cheikh Anta Diop y apparait comme “l’arbitre” entre Sembene Ousmane et Senghor. Allant dans le sens du cinéaste, le célèbre historien, tout en humour, retrace les errements linguistiques du président-poète qui cultive un “pédantisme creux”. Selon Cheikh Anta Diop, “[son] équipe a pris l’engagement de libérer le peuple sénégalais du poids du pédantisme creux. Il en a les moyens et il est en train de le faire afin que des débats populaire sur les problèmes essentiels du pays puissent s’instaurer sans que les participants craignent de faire des fautes de majuscules.”
Pour ceux qui s’intéressent à l’usage des langues nationales, ces deux textes constituent des sources importantes par le fait qu’ils proviennent de deux grands résistants à la colonisation. Le débat qu’ils suscitent est d’une actualité brûlante. D’ailleurs, dans leur conclusion, nos deux auteurs insistent sur le terme “débat”.
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Lettre au président Léopold Sédar Senghor

Lettre à tous les Sénégalais et Sénégalaises et à Monsieur le Président de la République du Sénégal
Mes Chers Compatriotes,
Mon film “CEDDO” est frappé d’interdiction sur les écrans de notre pays depuis Mars 1977. Pourtant la Commission de Contrôle cinématographique a autorisé sa distribution à la condition d’avertir les spectateurs par un pré-générique de l’historicité du thème… Cela je l’accepte.
Le bannissement du film de nos salles de cinéma est motivé par un décret du Président de la République, imposant la transcription « CEDO » avec un « D » non conforme à la nature, au génie et à la souplesse de la langue wolof, pas plus qu’à la science linguistique, au lieu de CEDDO tel que le prononcent les wolof.
De l’avis hautement autorisé de tous les linguistes sénégalais, CEDDO, contient une géminée, lettre forte que les arabisants écrivent sans contestation depuis toujours avec une SHADD pour en exprimer Le redoublement. Il ne saurait être transcrit autrement sans l’intention de s’attaquer à la langue woLof. CEDDO est la seule orthographie correcte et naturelle.
1 ° – J’ai fait miennes les conclusions de la Commission Nationale mise en place par le Président de la République qui avait lui-même choisi ses membres. Cette commission nationale constituée d’une majorité de sommités en la matière, filles et fils du pays, a déposé chez le Président de la République les conclusions de ses travaux. L’orthographie CEDDO est bien conforme à ses recommandations.
2 ° – Il est impensable que des éléments étrangers à nos langues puissent en savoir plus, au point de conseiller le pouvoir, de décider, en la matière, par dessus la tête des linguistes d’origine Pulaar, Seereer, Manding, Joola, Soninke et Wolof. Il est possible que le Président de la République, de souche seereer, prononce CEDO, selon toute probabilité à partir de son substrat maternel. Il est permis, dans ce cas, de lui faire remarquer son défaut de prononciation. Nous l’avons tous d’ailleurs entendu parler wolof.
Le mot CEDDO est d’origine Pulaar wolofisé. En Pulaar, son pluriel est SEBBE.
3 ° – Je me heurte aujourd’hui à ce décret, comme d’autres avant. Ce décret dénature le wolof. Pourquoi vouloir maintenir ce décret qui retarde l’enseignement de nos Langues? Pourquoi vouloir amputer nos langues, leur ôter leur souplesse et leur génie qui épousent la structure de nos pensées?
Ce décret présidentiel empêche la publication du livre CEDDO en wolof, comme il fait obstruction à la projection du film. En imposant ce décret répressif assorti de fortes amendes et de peines de prison, le Président de la République compte sur la peur et l’intimidation. Nous connaissons le cas des journaux SIGGI et AND SOPPI. Cette décision, que cache-t-elle? Veut-on favoriser la seule langue française? Ou veut-on franciser à outrance avant l’an 2001?
Mes Chers Compatriotes, Monsieur Le Président de la République,
Mon refus de ce décret n’est pas un problème politique personnel, ni une opposition politicienne. Je n’ambitionne aucun poste politique, ni aujourd’hui ni demain, ni une prise en charge bénévole. Mon ambition est de pouvoir exprimer, traduire à tout moment, les préoccupations et pulsations de mon peuple.
On ne décolonisera pas l’Afrique avec les langues étrangères. La langue est un problème national. La langue n’est pas révolutionnaire, elle exprime cependant l’identité…
Si un sentiment nationaliste est à la base de ce décret, que ce noble sentiment suscite et fortifie donc nos valeurs et nos héros… Pourquoi chanter NIANI BAÑNA en français, alors que l’air et les paroles existent déjà en wolof ?
N’est-ce pas une provocation, un délit, une atteinte à la dignité morale de notre histoire nationale que de chanter l’hymne de Lat Joor sous le socle de la statue de Faidherbe? Pourquoi, depuis des années que nous sommes indépendants à Saint-Louis, Kaolack, Thiès, Ziguinchor, Rufisque, Dakar, etc… Nos rues, nos artères, nos boulevards, nos avenues, nos places portent-ils encore des noms de colonialistes anciens et nouveaux ?
Notre pays n’a-t-il pas donné des femmes et des hommes qui méritent l’honneur d’occuper les frontons de de nos Lycées, collèges, théâtre, université, rues et avenues, etc… Ce décret est scélérat et rétrograde. Le pouvoir absolutiste conduit tôt ou tard à la dictature d’abord du verbe, de l’expression, ensuite à l’oppression et à la répression la plus féroce. C’est avec des décrets similaires qu’un gouvernement enrégimente tout un peuple, le soumet et le met en taule. Dois-je céder ?…Ôter un D qui me délivre alors… pour vivre à genoux…Céder pour des raisons économiques ?
Je suis redevable à des banques, à notre gouvernement de fortes sommes qui ont été nécessaires à la confection du film CEDDO. Et si je ne paie pas, ma famille et moi seront dans la rue…si avant cela, je ne suis pas conduit en prison à cause d’autres décrets indéfendables.
Ce décret relatif aux langues est inique. Il n’est pas scientifique. Je ne peux pas donner la priorité à des éléments étrangers à nos langues quand nos linguistes ont toute ma confiance en la matière. CEDDO s’écrit avec deux “D”
Chers compatriotes, ce problème nous concerne tous. Débattons-le en public.
Mes salutations patriotiques. SEMBENE OUSMANE
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RETOUR SUR LA QUESTION LINGUISTIQUE Par Cheikh Anta Diop

Les fréquentes prises de position intempestives de Senghor sur la question linguistique nous obligent à y revenir pour faire quelques remarques […].
Il [Senghor] n’a jamais dépassé la vision folklorique en matière d’utilisation des langues nationales : pour lui les langues africaines ont le même statut que les dialectes breton, picard, etc… vis-à-vis du français et rien de plus ; il ne s’agit pas d’en faire les véhicules d’une culture nationale africaine et d’un savoir authentique moderne. Voilà la différence radicale entre sa position sur les langues et la mienne. Cela explique la peur incontrôlée manifestée à l’égard du développement de nos langues, ainsi que les mesures draconiennes de freinage qui sont maintenant institutionnalisées, ce qui est le sommet de la contradiction.
On voudrait nous acheminer tout doucement vers une société de type Gaston Berger dont le Sénégal n’a que faire. Tel est l’enjeu. Or nous pensons que la libération de toutes les énergies créatrices des peuples africains et du peuple sénégalais en particulier passe par l’utilisation des langues nationales dans tous les domaines de la vie active.
Citons au hasard en dehors de celles que nous avons déjà signalées (voir Siggi n.2) une autre erreur de linguistique contenue dans le décret présidentiel de transcription du walaf publié au Journal Officiel n. 1454 du 8 novembre 1975.
On y lit que les géminées permettent de distinguer les homonymes. Exemple: Nit : être humain Nitt = vingt.
Pareille erreur est indigne d’un linguiste. Ces deux termes ne sont pas des homonymes, ils sont tout simplement différents. En walaf, deux homonymes sont rigoureusement identiques phonétiquement parlant et seul le morphème de classe permet de les distinguer. En l’absence de celui-ci, il y a confusion totale : Ex : Weñ = mouche = fer Weñ wi = la mouche Weñ gi = le fer
On voit que l’accord phonétique du morphème de classe avec la consonne initiale, porte en général sur le terme le plus ancien ; en effet, la connaissance de la mouche qui appartient au règne de la nature vivante est certainement antérieure à celle du fer, produit industriel dont l’invention remonte au plus tôt à l’époque des pyramides (2600 av. J.C.).
De pareilles méprises sont purement linguistiques et n’ont rien voir avec l’accent du locuteur comme Senghor a voulu le faire croire lors de son meeting de Joal. Il se trouve, comble de l’ironie, que l’accent d’un Sérère du Sine parlant walaf est le plus délicieux qu’on puisse entendre. Cette loi que je viens d’établir concernant la distinction des homonymes par les morphèmes de classe, est un trait du génie des langues africaines et se vérifie dans toutes celles-ci, serère en particulier et même en copte (voir « Parenté génétique” pages 103 et 120.
Du reste, j’ai etabli dans ce même ouvrage, page 126 et dans « L’Afrique noire Précoloniale » pages 180 et suivantes, des lois linguistiques permettant de passer
systématiquement des formes verbales sérère à celles du walaf, et l’on s’aperçoit ainsi que la rupture grammaticale est à peine effective entre ces deux langues.
Sembène Ousmane et Samba Diouldé Thiam ont donc parfaitement raison.
Lorsque le tribun, en cherchant à faire vibrer l’âme de la nation confond : Daay = incendie avec day = déféquer « xel mu dal » = tranquillité d’esprit et « xel mu teey » = nausée Xur = vallée Xuur = testicule, etc, etc…il ferait mieux de se taire.
Notre équipe a pris l’engagement de libérer le peuple sénégalais du poids du pédantisme creux. Il en a les moyens et il est en train de le faire afin que des débats populaires sur les problèmes essentiels du pays puissent s’instaurer sans que les participants craignent de faire des fautes de majuscules.
CHEIKH ANTA DIOP
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by sunukeradmin in Histoire 0

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